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LES DIX SEPT
MARCHES
L'aventure du terrible
assassin
D'après un inédit du Docteur Watson
(traduit et annoté par Sébastien Canevet)
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Parmi toutes les affaires que mon ami Sherlock Holmes eut à résoudre pendant sa longue carrière, il en est un certain nombre qu'il me fut impossible de publier, certaines parce qu'elles auraient mis dans une position inconfortable les clients qui nous firent confiances, d'autres parce qu'étaient en jeu des intérêts supérieurs qu'il eut été malvenu de porter à la connaissance du public.
La cause de la publication tardive de cette histoire est autre.Trop souvent mes récits ont pu laisser croire au lecteur que Sherlock Holmes est un personnage suffisant et quelque peu imbu de sa personne. Il n'en est rien. Si son autorité et son sens de l'humour personnel sont parfois irritants, notre longue collaboration m'a permis de mesurer combien Holmes est fondamentalement modeste, négligeant souvent les honneurs que lui vaudraient ses réussites professionnelles et laissant à d'autres le soin de recueillir le fruit de son travail. L'histoire qui suit en est la preuve.
Ceci se passait à l'automne 1887, Holmes venait de résoudre brillamment l'énigme des cinq pépins d'orange (1). L'absence de ma femme m'avait permis de reprendre provisoirement mes anciens quartiers à Baker Street. L'après-midi maussade tirait à sa fin, nous fumions paresseusement nos pipes en terre après avoir avalé un thé brûlant, bienvenu en ces temps froids et pluvieux.
Un coup de sonnette timide raisonna à peine à la porte. Je levais les yeux vers mon compagnon. Madame Hudson introduisit bientôt notre visiteur. C'était un jeune homme, à la figure honnête et aux manières franches, qui me fît immédiatement la meilleure impression.
Mais son regard perdu et ses manières désordonnées traduisaient une profonde détresse intérieure.
- J'espère que votre départ précipité de la vallée de Boscombe et que ce voyage en train n'ont pas été trop pénibles? demanda Holmes gentiment.
Un éclair d'effroi traversa immédiatement les yeux de notre visiteur et j'en voulu à mon compagnon d'utiliser ainsi ses dons pour affoler quelqu'un qui avait si visiblement besoin de réconfort.
- Mais... comment...
- Cher Monsieur, l'interrompit Holmes, quand un jeune gentleman se présente chez moi avec sur ses chaussures des traces de cette fine boue grisâtre que l'on ne trouve qu'à la gare de Paddington, il ne m'est pas difficile de déduire qu'il descend du train. Il ne pleut plus à Londres, mais votre trench-coat encore humide me prouve que la pluie ne vous a pas épargné avant votre montée dans le wagon. J'ajoute que si vous veniez de plus loin, du Devonshire, il aurait eut le temps de sécher. La vallée de Boscombe m'est donc venue tout naturellement à l'esprit.
Le visage de notre visiteur, ou l'inquiétude le disputait à l'étonnement, se tourna vers moi.
Mon sourire sembla le rasséréner un peu. Je lui tendis gentiment une tasse de thé.
- Holmes, dis-je, comment diable avez vous déduit que ce jeune homme est parti précipitamment?
C'est avec un sourire semblable à celui du maître pour un élève peu doué mais plein de bonne volonté qu'il me répondit.
- Watson, lorsqu'un jeune homme visiblement soucieux de son apparence (ses vêtements à la mode et de bonne coupe le prouvent) se présente devant vous avec son premier bouton de veste dans la seconde boutonnière et une cravate nouée à l'envers, il n'est pas trop périlleux de déduire qu'il a quitté son domicile de façon précipitée après s'être changé. Mais écoutons plutôt ce que vous avez à nous raconter, Monsieur... ?
- Stevens, Bertram Stevens! Je... je ... Oh! C'est horrible!
- Calmez-vous, intervint doucement Holmes, de cette voix persuasive dont il savait si bien jouer pour mettre à l'aise ses interlocuteurs.
- Je... j'ai subi plusieurs chocs récemment. D'abord, ce fut ma mère, ma chère mère, morte noyée dans la fontaine de notre parc, il y a un mois. Puis, la semaine dernière, ce fut le tour de mon père, une crise cardiaque. Et ce matin, mon frère aîné a été retrouvé mort dans son lit.
- Un pareil enchaînement de circonstances malheureuses... intervins-je.
- ... Ne doit rien au hasard, je suppose, coupa Holmes.
- Non, bien sur, enfin je veux dire, sans doute... mais ... je ne suis pas coupable, Monsieur Holmes! affirma notre client en s'animant.
- Nous en sommes persuadés, Monsieur Stevens, jamais pareille idée...
- C'est pourtant celle de la police, Docteur Watson. C'est pourquoi, dès que nous nous sommes aperçus de la mort de mon frère, j'ai pris le premier train pour Londres.
- Comment savez-vous que la police vous suspecte, Monsieur Stevens ? questionna mon ami.
- Ce... cet horrible policier ne m'a pas caché ses soupçons, ses certitudes devrais-je dire. Aidez-moi, je vous en prie, Monsieur Holmes. Je ne sais plus ou j'en suis.
- Watson, le Bradshaw!
Mon passé de médecin militaire en Afghanistan m'avait habitué à plusieurs choses dont la plus utile est celle de savoir être prêt rapidement. Une demi-heure plus tard, nous arrivions à la gare de Paddington, juste à temps pour attraper le dernier train en partance pour la Vallée de Boscombe. Le trajet fut morose. La pluie frappait violemment les vitres de notre compartiment avec un bruit lancinant. La présence d'un couple de provinciaux nous interdisait de parler ouvertement de l'affaire qui nous préoccupait, mais les regards angoissés que nous lançait notre jeune compagnon faisaient peine à voir. Notre silence obligé ne prit fin qu'à notre descente de voiture.
- Monsieur Stevens, déclara mon ami, je crois préférable de nous rendre dès maintenant à votre résidence.
- Non, non! répliqua-t-il précipitamment. Ne pouvant vous héberger chez moi, vous allez prendre une chambre chez Taylor, c'est l'aubergiste du village, et vous viendrez demain, à la première heure.
- Il n'en est pas question. Je veux aller sur place immédiatement, répondit Holmes d'un ton sans réplique.
Notre hôte céda, à contre coeur. Nous déposâmes rapidement nos maigres bagages à l'auberge et nous nous rendîmes sur les lieux du drame. La maison de notre hôte était l'une de ses demeures bourgeoises au charme un peu suranné qui parsèment la campagne anglaise. La nuit tombante, la pluie battante et le vent de tempête enpêchèrent Holmes d'examiner les environs comme il en avait exprimé le désir. Nous pénétrâmes donc dans la vieille demeure. Le salon, brillamment éclairé, nous offrit le réconfort d'un feu de bois. A notre entrée, un homme jeune et au visage intelligent se leva et nous salua d'un signe de tête.
- Inspecteur Wilcox.
- Inspecteur, je me nomme Sherlock Holmes, intervint mon compagnon.
- Monsieur Holmes? Je suis ravi de faire votre connaissance. Votre présence ne sera pas superflue, car cette affaire est bien compliquée.
- Vous voulez dire que vous ne tenez pas le coupable?
- Non. de vagues soupçons mal étayés, tout au plus.
- Et mon client?
- J'ai été surpris par votre disparition, Monsieur Stevens, répondit Wilcox en se tournant vers lui d'un air interrogateur.
- Je... et bien... je me suis affolé et je suis parti immédiatement pour Londres pour demander à Monsieur Holmes de me venir en aide, expliqua-t-il.
- C'est bien normal, après une succession de chocs émotionnels comme ceux là, intervins-je pour venir en aide au jeune homme qui semblait terriblement mal à l'aise. Il me remercia d'un sourire las, puis s'excusa de devoir aller se reposer dans sa chambre. Je l'y accompagnais et revins quelques minutes plus tard.
- Profitons de son absence pour évoquer les faits, si vous n'y voyez pas d'inconvénients, inspecteur, proposait Holmes à l'inspecteur Wilcox.
- Non, non. Au contraire, mais vous comprendrez...
- Je ne tiens nullement à intervenir dans votre enquête, et si je vous fais part de mes modestes conclusions, ce sera à titre tout à fait personnel, répliqua mon ami.
- Dans ces conditions, je ne vois plus aucun inconvénient à ce que nous collaborions. J'ajoute que c'est pour moi un grand honneur.
- Si vous commenciez par nous raconter les deux décès précédents.
- Bien. Voici un mois, Madame Stevens, la mère de Bertram Stevens, fut retrouvée morte noyée dans le jardin. sa tête reposait dans la fontaine. Ceci nous parut extrêmement étrange car un enfant n'aurait pu se noyer à cet endroit. Votre confrère, Docteur Watson, confirma pourtant la mort par noyade.
- A-t-on remarqué quelque détail particulier? interrogea Holmes.
- Je m'attendais à votre question, car j'ai lu les récits de vos exploits, dit-il en se tournant aimablement vers moi. Non! Je n'ai rien remarqué de particulier. Les vêtements de la victime étaient légèrement froissés et sa chevelure en désordre, mais elle ne portait aucune trace de coup ou égratignure.
- Des traces de pas?
- Hélas, non! Le temps était encore très beau et le sol très sec.
- Bon, venons en au décès de Monsieur Stevens.
- Là encore, Monsieur Holmes, je n'ai pas grand chose à dire sur ce que j'ai observé sur le moment. Selon le Docteur Sheldon, il semblait mort d'une crise cardiaque. Ce second décès nous a semblé très étrange, mais rien de particulier n'a pu être remarqué.
- Et le décès d'aujourd'hui?
- Les choses se présentent de façon différente... Ah! Vous voici, Monsieur Stevens... Nous nous tournâmes pour regarder notre jeune client qui pénétrait dans la pièce. Il paraissait avoir retrouvé la maîtrise de ses sens mais son visage, encore très pâle, portait les stigmates de son anxiété. Holmes prit la parole :
- L'inspecteur Wilcox allait évoquer le décès de votre frère. Quelque pénible que soit cette relation, je vous serais reconnaissant d'y assister et de nous faire part de vos observations.
- Soit, répondit notre jeune client. je ferais de mon mieux pour vous aider à découvrir la vérité.
- J'ai été appelé vers onze heures, ce matin. A mon arrivée, la cuisinière et Monsieur Stevens m'ont accueilli. Ils étaient en pleure, mais finirent par m'expliquer que le malheur avait encore frappé ce foyer. Quelques minutes plus tard, le Docteur Sheldon arriva. Il ne put que constater le décès. Mais quelque chose attira son attention. Les lèvres de Monsieur Stevens exhalaient une très légère odeur.
- Laquelle? intervins-je, tous mes sens professionnels en éveil.
- L'amande.
- Du cyanure, conclut Holmes d'un ton neutre. Qu'avez-vous fait ensuite? questionna-t-il vivement.
- Rien. Le Docteur Sheldon et moi même sommes sortis de la chambre, en prenant bien garde de ne rien toucher. J'ai fermé la porte à double tour, et j'ai continué mon enquête. Holmes approuva d'un air satisfait.
- A ce moment là, j'étais déjà parti pour Londres, expliqua Bertram Stevens.
- J'en ai été passablement surpris, mais je pense que c'est tout à fait explicable, consentit l'inspecteur Wilcox. La cuisinière, Rose, m'expliqua que Monsieur Geoffrey Stevens avait l'habi tude de toujours prendre une infusion avant de s'endormir. Elle la lui apportait chaque soir avant de quitter son service pour regagner son logis, à quelques centaines de yards d'ici.
- Bien, conclut Holmes. Pour résumer la situation, rien dans cette chambre n'a bougé depuis que Monsieur Stevens et la cuisinière se sont aperçu du décès, et que celui ci a été constaté par le médecin-légiste et vous même.
- Exact, répondit le policier.
- Parfait, s'exclama Holmes d'un air visiblement satisfait. Mes félicitations, Wilcox. Vous avez fait preuve d'un parfait esprit scientifique en ne bouleversant pas les lieux. Je connais bien des policiers de Londres qui tireraient profit en s'inspirant de votre comportement.
- Merci Monsieur Holmes. répondit le jeune policier en rougissant de plaisir.
- Bien. Voyons maintenant cette chambre, articula mon ami d'un ton péremptoire. Vous tomberez d'accord avec moi qu'il n'est rien de plus dangereux que d'essayer de tirer des conclu sions avant d'avoir tous les éléments en main. L'inspecteur Wilcox sortit une clef de sa poche et se dirigea vers l'une des portes du salon. Il fit jouer la clef dans la serrure et s'effaçât pour laisser passer Holmes.
- Veillez à ne toucher à rien, nous dit celui-ci. Pendant quelques minutes, nous l'observâmes sur le pas de la porte. Holmes allait et venait dans cette chambre, tous les sens aux aguets.
Parfois, il s'agenouillait pour examiner avec sa loupe un détail dont nous ne soupçonnions pas même l'existence. Plusieurs fois, il s'allongea complètement sur le sol pour observer plus à son aise. Il laissait de temps en temps échapper de petits grognements de satisfaction qui le faisaient d'avantage encore ressembler à un chien de chasse sur une piste, comme j'avais déjà eut l'occasion de m'en faire la remarque. Il se releva enfin.
- Alors? interrogea Stevens anxieux. Mon ami resta silencieux quelques instants. Son regard semblait perdu bien au delà des murs de la pièce dans laquelle nous nous trouvions. Il finit par prendre conscience de notre question. Nous étions suspendus à ses lèvres, attendant son verdict.
- J'ai vu tout ce que je voulais voir, répondit-il finalement.
- Holmes, vous êtes exaspérant! intervins-je excédé. Que concluez-vous?
- L'impatience, Watson, est la source de bien des difficultés dans l'existence. Son sourire ironique acheva de m'irriter.
- Holmes, cessez de jouer à ce petit jeu cruel en présence de Monsieur Stevens. C'est absolument insupportable.
- Vous avez raison, ami Watson, excusez-moi. Vous savez que je ne résiste jamais à mes petits effets. Le tapis de cette chambre porte plusieurs séries de traces fraîches. Celles des souliers d'intérieur de la victime, celles de souliers féminins, la cuisinière. J'ai reconnu également vos empreintes de pas, inspecteur, celles de Bertram Stevens bien sûr. Il porte encore les mêmes chaussures. j'ai remarqué d'autres empreintes encore, appartenant à un homme corpulent d'une cinquantaine d'années et qui marche beaucoup. Je les identifie comme étant celles du Docteur Sheldon.
- En effet, répondit le jeune policier. C'est bien lui. Et l'assassin?
- J'y arrive, inspecteur. Je m'attendais à voir toutes ces traces. J'en ai aussi cherché d'autres, différentes de toutes celles-là. Et je les ai trouvé également. Quelqu'un d'inconnu a pénétré dans cette pièce. Ses traces sont partiellement recouvertes par vos empreintes et celle du médecin, inspecteur. Elles ont donc été faites avant. En revanche, elles recouvrent certaines des traces de pas faites par Rose lorsqu'elle apporta l'infusion habituelle à Monsieur Stevens. La présence de ces traces supplémentaires innocentes donc clairement la cuisinière, que je n'ai d'ailleurs jamais vraiment suspecté.
- Alors? questionna l'inspecteur Wilcox qui avait suivi avec un intérêt passionné l'exposé de mon ami.
- Alors, répliqua Holmes froidement, l'assassin est un homme, il a pénétré hier soir dans la chambre du crime. Voilà.
- Et c'est tout? demandais-je déçu. Vous ne connaissez pas l'assassin?
- Non. Je ne connais pas l'assassin. A ces mots, la consternation s'abattit sur nous et nos
regards se croisèrent douloureusement. Seul Holmes paraissait content de lui. Après quelques instants pénibles, il ajouta :
- Non, je ne connais pas l'assassin... mais je le connaîtrai demain matin. Nos regards se tournèrent immédiatement vers lui et un même mot sortit de nos bouches :
- Comment?
- Comment? Mais grâce au verre.
- Au verre? interrogeâmes nous à l'unisson.
- Oui, au verre, rétorqua Holmes d'un ton impatient. Vous n'allez pas me dire, Watson, que vous ne saisissez pas l'importance du verre dans cette histoire?
- Je... le verre... Hé bien...! Devant mon embarras, Holmes se mit en devoir d'expliquer.
- J'ai remarqué que le doigt humain laisse sur certains des objets qu'il touche un dépôt, une empreinte. Cette empreinte, quasi-invisible à l'oeil nu, peut être révélée assez facilement et devenir visible.
- Que nous importe! intervint l'inspecteur Wilcox. Il faut bien que le meurtrier ait touché le verre pour l'emplir de poison. Cela, nous le savons. Cette démonstration, pour intéressante qu'elle soit, ne nous apporte absolument rien. Ce qui nous intéresse, c'est l'identité de cet homme, si tant que ce soit un homme, et non une femme.
- J'y arrive, Wilcox, j'y arrive. J'ai remarqué que chaque être humain avait des empreintes digitales différentes de celles de ses semblables (2). Ainsi, les traces que porte ce verre signeront- elles la condamnation à mort de leur auteur.
- Monsieur Holmes, si un tel procédé existe effectivement, ce sera pour la police un outil merveilleux. Mais je vous l'avoue, je n'en ai jamais entendu parler.
- Pour tout vous avouer, Wilcox, il s'agit d'un procédé que je viens de mettre au point.
- Hé bien. Qu'attendons-nous pour révéler vos fameuses empreintes et, si possible, faire dormir en prison ce terrible empoisonneur dès cette nuit?
- Plusieurs choses s'y opposent malheureusement, inspecteur. Premièrement, je n'ai pas ici le matériel nécessaire pour examiner correctement les empreintes en question. J'ai laissé ma saco che à l'auberge du village. Deuxièmement, avoir les empreintes de ce malfaiteur ne nous suffirait pas à le découvrir immédiatement. il faudrait encore les comparer avec celles des gens du voisinage. Troisièmement, il est maintenant fort tard. Nous sommes tous fatigués. Une bonne nuit de sommeil ne nous fera pas de mal. Je ne crois pas que le criminel se manifeste de nou veau cette nuit, car je suppose que tout le voisinage est au courant de la présente enquête. Il se tiendra donc tranquille.
- Alors, que proposez-vous, Holmes? interrogeais-je.
- Pour de préserver les preuves, nous fermerons cette chambre à clef, afin que personne n'y pénètre. Wilcox gardera la clef. Rien à craindre du côté des fenêtres, de solides volets de bois en interdisent l'entrée. Tout bruit suspect réveillerait immanquablement Monsieur Stevens. Et demain, à la première heure, disons neuf heures, nous nous retrouverons tous ici dans cette pièce, pour découvrir ces fameuses traces sur le verre qui repose à présent sur la table de nuit de la victime.
Nous saluâmes lugubrement notre jeune client et nous nous éloignâmes. Pendant notre voyage jusqu'à l'auberge, nous n'échangeâmes guère de parole avec le jeune policier qui était tout absorbé à guider son cheval dans la nuit pluvieuse. Wilcox nous promit de venir nous chercher le lendemain matin et disparut. Sitôt dans notre chambre, j'interpellais mon compagnon.
- Holmes, je me demande si nous avons bien fait de laisser notre jeune client seul dans cette maison de malheur. Je doute qu'il ferme l'oeil de la nuit, avec le cadavre de son frère assassiné au rez-de-chaussée. Nous aurions dû lui proposer de prendre une chambre dans cette auberge.
- Proposition qu'il aurait refusé!
- Oui. Les épreuves qu'il traverse ne semblent pas avoir entamé son caractère.
- Vous semblez décidément prendre ce jeune homme en affection, Watson! me répondit-il d'un ton ironique qui me vexa.
- Il faudrait avoir un coeur de pierre comme le votre pour qu'il n'en soit pas ainsi, répondis-je aigrement. Le jeune Stevens me fait l'effet d'avoir été un fils et un frère modèle. L'amour qu'il porte à sa famille est visible. Il parait singulièrement affecté par ces disparitions mystérieuses. Si j'avais un fils, je voudrais qu'il lui ressemble.
- Je ne vous le souhaite pas, Watson! rétorqua Holmes.
- Et pourquoi? répondis-je, blessé.
- Parce que vous seriez mort, et moi inconsolable. Devant mon air de surprise incrédule, il ajouta : Monsieur Stevens père est mort voici quinze jours. Si vous étiez le père du jeune homme...
- Ca va. J'ai compris, répondis-je sèchement. Décidément Holmes, je ne comprendrai jamais comment vous pouvez plaisanter dans de pareilles circonstances.
Nous nous séparâmes froidement et je regagnais ma chambre pour me mettre au lit. Il me sembla que je n'avais dormi que quelques minutes lorsque je me réveillais. Un parfum de tabac fort emplit mes narines. J'ouvris les yeux pour voir mon compagnon confortablement installé sur le fauteuil de ma chambre et fumant sa pipe de terre noire. Il paraissait frais et dispos.
- Bien dormi, Watson? Préparez-vous rapidement, l'inspecteur Wilcox vient nous chercher dans quelques minutes.
Un quart d'heure plus tard, nous étions assis dans la voiture en compagnie du jeune policier. Malgré nos questions, Holmes restait silencieux. C'est pourquoi les quelques miles qui nous séparaient de la demeure des Stevens nous parurent bien long. Enfin, la façade de la vieille demeure apparut. Quelques instants plus tard, nous nous retrouvions dans le salon que nous avions quitté quelques heures auparavant.
- J'espère que cette nuit vous a procuré au moins quelque repos, demandais-je à notre jeune client.
Il ne répondit pas, mais sa mine harassée et anxieuse m'apprit qu'il n'avait pas dû fermer l'oeil. Son regard interrogateur se posa sur Holmes.
- Que puis-je faire pour vous aider? lui demanda-t-il.
- Débarrassez simplement cette table afin que nous soyons plus à l'aise pour examiner le verre. Puis il se tourna vers le jeune policier.
- Wilcox, allez chercher le verre avec Watson. Faites très attention à ne pas le toucher avec les doigts. Le mieux est de le pousser sur une feuille de papier avec un crayon et de me l'apporter ainsi.
Le jeune policier sortit la clef de sa poche et l'introduisit dans la serrure. La porte s'ouvrit sur la chambre mortuaire. Le corps de Geoffrey Stevens reposait lugubrement sur le lit. Nous nous dirigeâmes vers la table de nuit afin de rapporter le verre accusateur au grand détective.
Quelques instants plus tard, nous reveînmes dans le salon, portant précautionneusement le verre dont s'éxalait encore cette doucereuse odeur d'amande.
- Posez-le devant moi, intima Holmes, assis à la table du salon. Ceci, dit-il en exhibant une fiole pleine d'une poudre grisâtre, est du carbonate de plomb. C'est une poudre porphyrisée extrêmement fine qui va être attirée par les imprégnations sudorales de la peau qui se sont déposées sur le verre (3). Nous avons de la chance, ajouta-t-il. Le verre, par son aspect lisse, est avec le métal l'une des rares matières à conserver aussi bien les empreintes.
- Et que faut-il faire? interrogea le jeune policier, prodigieusement intéressé par les agissements de mon ami.
- Il suffit de répandre un peu de poudre sur l'objet susceptible de porter l'empreinte, comme ceci.
A ces mots, Holmes s'empara d'une petite houppette similaire à celles utilisées par la gente féminine pour se remaquiller et, après avoir l'avoir saupoudré de carbonate de plomb, il se mit en devoir d'étaler le produit sur le verre. Il s'empara ensuite de sa puissante loupe et se mit à examiner l'objet. Son regard d'aigle scrutait attentivement le petit récipient de cristal alors que nous nous tenions coi autour de lui. Il reposa finalement le verre et reprit sa houppette.
- Alors? interrogeâmes nous anxieusement.
Le grand détective ne répondit pas mais ma longue amitié avec lui me permit de lire dans son visage, pourtant quasi-impénétrable, que quelque chose n'allait pas. Il épousseta de nouveau le verre puis reprit sa loupe. Pendant de longues minutes, personne ne bougea. Finalement, Holmes posa lentement sa loupe et nous regarda.
- Alors? interrogeâmes nous derechef.
- Alors rien. Pas la plus petite empreinte.
- Quoi? Mais, c'est impossible, intervint Wilcox.
- Aucune empreinte, confirma Holmes.
- Et quelles empreintes vous attendiez-vous à trouver? demanda le jeune Stevens que la déception rendait amère.
- Les miennes. répondit Holmes calmement.
- Mais voyons, Holmes... C'est impossible... Vous ne voulez pas dire.... Je ne comprends pas, intervins-je.
- Non, Watson, vous ne comprenez pas. Mais Stevens, lui, vient de comprendre.
Alors que Holmes terminait sa phrase, notre client s'était subitement levé et s'était précipité vers la porte. Mais l'inspecteur Wilcox avait été le plus rapide. Il attrapa fermement le fuyard aux épaules et porta vivement un sifflet à sa bouche. En quelques instants, deux agents firent irruption dans la pièce et menottèrent rapidement le jeune homme. J'étais absolument abasourdi, tant par la rapidité des événements que par leur caractère imprévu.
- Et voici inspecteur, fit Holmes, la tentative de fuite confirme les deux autres preuves. Etes vous satisfait?
- Hein? Quoi? Mais de quelles preuves parler vous? interrogeais-je stupéfait.
- Ah, c'est vrai! Watson n'est pas au courant de notre petit arrangement.
- Non, c'est vrai, répondit le jeune policier en souriant. Peut-être devrions nous le mettre au courant.
- Oui. Je vous en supplie, ne me faites pas languir, implorais-je.
- Et bien voilà, Watson, commença Holmes. Vous connaissez ma maxime. Une fois éliminées toutes les autres hypothèses, la seule qui reste, même improbable, est la bonne. J'ai rapidement écarté le crime commis par un étranger à la maison. Il fallait que l'assassin fut un familier. La vieille cuisinière, depuis trente ans au service de la famille, ne pouvait avoir subitement perdu la raison au point d'empoisonner toute une famille. Elle eut été la première inquiétée. Restait notre client, que je vînt assez rapidement à suspecter.
- Monsieur Holmes me fit alors part de sa suspicion, intervint Wilcox. Il m'exposa aussi la façon qu'il avait imaginé de me convaincre.
- Voyez-vous Watson. L'inspecteur Wilcox ne pouvait se contenter de mes affirmations quant à la culpabilité de Stevens. Aucun jury n'eut accepté de condamner ce fils modèle d'une honnête famille sur mes seules certitudes. Quant-à mon petit procédé pour détecter les empreintes, nul doute qu'il sera couramment utilisé dans l'avenir, mais il est actuellement inconnu des services de police. Il fallait donc prouver la culpabilité de Bertram Stevens d'une façon qui corrobore ma démonstration.
- C'est pourquoi Monsieur Holmes me proposa la chose suivante. Il substituerait secrètement le verre portant les empreintes de Stevens par un autre, portant les siennes. Si le lendemain, les empreintes que le jeune assassin croyait dangereuses pour lui avaient disparu, c'était la preuve irréfutable de sa culpabilité.
- Ainsi que de l'efficacité de ma petite trouvaille, ajouta Holmes avec un sourire triomphant. Wilcox, vous trouverez certainement un double de la clef de la chambre de la victime dans une des poches de cet inquiétant jeune homme.
Une heure plus tard, un train nous ramenait vers les brumes londoniennes.
- Holmes, dis-je à mon ami, vous m'avez vraiment stupéfié.
- J'ai cru le remarquer, me dit-il avec un sourire ironique à la bouche.
- De plus, j'ignorais totalement vos travaux sur les empreintes digitales. C'est une arme de lutte remarquable contre la délinquance.
- Il ne reste plus qu'à convaincre les autorités officielles. J'ai écrit une petite monographie à ce sujet : Classification et utilisation des empreintes digitales (4).
- Tout de même Holmes, je vous en veux terriblement de m'avoir tenu dans l'ignorance de vos déductions, lui dis-je en souriant.
- De quoi vous plaignez-vous, Watson. J'ai agi ainsi pour vous faciliter la tâche lorsque vous mettrez cette aventure par écrit pour vos lecteurs.
"Rappelez-vous ce terrible assassin,
Bert Stevens, qui voulait que nous le tirions d'affaire en 1887? Aviez-vous déjà vu homme aux manières plus douces, qui ressemblât davantage au fils modèle d'une honnête famille?" L'Entrepreneur de Norwood (I-724).
NOTES
(1) Ceci confirme la date avancée par Watson, l'aventure des Cinq Pépins d'Orange s'étant effectivement déroulée en septembre 1887 (N.d.T.).
(2) Cette évidence n'en était pas une à l'époque. L'empreinte digitale était en effet inconnue lors du déroulement de cette affaire (N.d.T.).
(3) Tous les détails techniques donnés ici par Watson sont authentiques (N.d.T.).
(4) "Classification and use of finger prints" Ce texte n'a jamais été retrouvé. On ignore si Francis Galton, inventeur présumé de l'utilisation policière de l'empreinte digitale et cousin de Charles Darwin, eut connaissance de cet opuscule lorsqu'il écrivit son ouvrage portant exactement le même titre que la monographie de Holmes. Notons que ce livre ne parut qu'en 1900, soit treize ans après la présente enquête (N.d.T.).
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