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Les études des Dix Sept Marches

Une énigme dans l'énigme :

L¹Affaire de la Seconde Tache

(ce texte est le fruit d'une discussion ayant eu lieu dans la liste de discussion des Dix Sept Marches, la synthêse a été rédigée par le Docteur Jackson (Michel Cornet)

 

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L'affaire commence ainsi :

"La Seconde Tache" est l'une des affaires parmi les plus importantes que Sherlock Holmes ait eu à résoudre. Un mardi matin d'automne, nous dit le Docteur Watson, le Premier Ministre de Grande-Bretagne, Lord Bellinger, se présente au 221B, Baker Street, accompagné du Secrétaire aux Affaires Européennes, Mr Trelawney Hope. Une lettre, qui menacerait gravement la paix en Europe si elle venait à être diffusée, a disparu du coffret dans lequel Trelawney Hope la gardait. Les soupçons de Sherlock Holmes se portent aussitôt sur Oberstein, La Rothière ou Eduardo Lucas, agents secrets de pays étrangers susceptibles d'être intéressés par cette lettre. Or Eduardo Lucas vient d'être poignardé dans sa maison du quartier de Westminster, dans Godolphin Street, non loin de Whitehall Terrace où se trouve la maison de Trelawney Hope. L'inspecteur Lestrade est en charge de l'enquête officielle. Un détail dont il n'a pas mesuré l'importance va permettre à Sherlock Holmes de remonter le fil des événements. Le sang d'Eduardo Lucas a traversé le tapis sur lequel son corps a été retrouvé, mais le parquet ne présente pas de trace sous cette première tache. Par contre, une seconde tache se trouve à un autre endroit sous le tapis.

Un mystère entoure cette affaire : quand s'est-elle déroulée ? Au début de son récit, le Docteur Watson prévient ses lecteurs : "Cela se passait donc dans une année, et même une décade que je ne préciserai pas"[1]. En effet, Sherlock Holmes n'a accepté la publication de cette affaire que sous la réserve d'une très grande discrétion. De célèbres holmésiens se sont penchés sur la question : Baring-Gould et Brend datent l'affaire de l'automne 1886, Christ de Juillet 1889, Zeisler de Juillet 1890 et Bell de l'automne 1894.

Le portrait que fait le Docteur Watson de Lord Bellinger, "austère, au profil altier, avec des yeux d'aigle dominateurs" [1] rappelle Gladstone, Premier Ministre de Décembre 1868 à 1874, puis de 1880 à Juin1885, de Février à Juillet 1886, enfin de 1892 à 1894. C'est d'ailleurs sous les traits de Gladstone que Sydney Paget illustra Lord Bellinger dans "The Strand Magazine" [2], lorsque l'affaire fut publiée en Décembre 1904.

W.S. Baring-Gould [3] s'appuie sur un premier détail d'importance donné par le Docteur Watson : Lord Bellinger est Premier Ministre pour la deuxième fois. Disraeli a été dans ce cas entre 1874 et 1880, Gladstone entre 1880 et 1885 comme nous venons de le voir et Lord Salisbury de 1886 à 1892. Il faudra attendre 1924 pour voir cette situation se renouveler avec Baldwin.

Sherlock Holmes commence sa carrière en 1874, avec l'affaire du "Gloria Scott" [3] : il semble peu probable qu'il ait acquis, dans les six ans qui suivirent, la notoriété suffisante pour que le Premier Ministre s'adresse à lui aussi directement. De toute façon, Sherlock Holmes et le Docteur Watson habitent déjà à Baker Street au moment de "La Seconde Tache" : la date est donc postérieure à 1881 et le Premier Ministre ne peut pas être Disraeli.

Restent Gladstone et Salisbury. Voici le raisonnement de Baring-Gould [4] pour éliminer Gladstone : "Comme l'a souligné le regretté Gavin Brend dans "My Dear Holmes", la description que donne Watson de "lord Bellinger" ("austère, le nez busqué, un regard d'aigle") ressemble trop à celle de Gladstone pour être considérée comme son portrait. Lord Bellinger ne peut donc être que Lord Salisbury."

Baring-Gould poursuit : "Quant à la date, ce doit être 1886. En effet, c'est la seule année où les postes de Premier Ministre et de Secrétaire aux Affaires Etrangères Ærebaptisé par Watson "Secrétaire aux Affaires EuropéennesÆ furent occupés par deux personnages différents". Baring-Gould ajoute un détail troublant qui semble accréditer son hypothèse : "Le Secrétaire aux Affaires Etrangères de Salisbury était lord Iddesleigh. Vers la fin de 1886, à la suite d'une étonnante série de remaniements ministériels, Lord Iddesleigh perdait son poste. Huit jours plus tard, l'Angleterre apprenait avec étonnement qu'il était mort subitement dans l'antichambre du 10B Downing Street, résidence officielle du Premier Ministre".

Il y a, contre l'hypothèse de Baring-Gould, un certain nombre d'arguments. Sherlock Holmes dit lui-même de cette affaire "la plus importante affaire internationale qu'il ait jamais prise en main" comme la qualifie le Docteur Watson [1]Æ : "Si je pouvais lui apporter une heureuse conclusion, elle représenterait certainement le couronnement de ma carrière" ("the crowning glory of my career" [3]). Or, en 1886, Sherlock Holmes n'est encore qu'au début de cette carrière ; l'affaire qui lui vaudra la visite d'un autre personnage important, le Roi de Bohême, est encore à venir. Et le Premier Ministre de Grande-Bretagne ne se serait pas déplacé en personne à Baker Street pour régler un problème d'Etat si la carrière de Sherlock Holmes n'était pas déjà bien établie, si sa réputation n'était pas déjà flatteuse, s'il n'était pas déjà reconnu par tous comme le seul à pouvoir résoudre un problème aussi délicat. Le sentiment est donc que l'affaire de "La Seconde Tache" a dû se passer après 1886.

Le principal argument contre l'hypothèse de Baring-Gould est la situation internationale en 1886. Le Premier Ministre indique à Sherlock Holmes et au Docteur Watson que la lettre émane d'un souverain étranger que contrarie le récent développement colonial de la Grande-Bretagne. Lord Bellinger ajoute un peu plus tard : "Toute l'Europe est un camp en armes. La puissance militaire s'équilibre par une double ligue. La Grande-Bretagne tient le fléau de cette balance. Si la Grande-Bretagne était entraînée dans une guerre contre l'une de ces deux ligues, l'autre en retirerait la suprématie, qu'elle se joigne ou non à nous."

Une première ligue s'était constituée dès 1882, la Triplice, signée par l'Allemagne de Bismarck, l'Autriche-Hongrie et l'Italie, inquiète de la colonisation de la Tunisie par la France à partir de 1881. En réponse, l'Alliance Franco-Russe ébauchée en 1888, définitive en 1893, met fin à l'isolement de la France face à l'Allemagne. A partir de 1893 existent donc deux ligues opposées, cette double ligue dont parle Lord Bellinger. Ce n'est qu'en 1904 que la France et la Grande-Bretagne réglèrent par une autre alliance toutes les questions coloniales qui les divisaient. Il semble donc que l'affaire de "La Seconde Tache" puisse se passer entre 1893 et 1904. Quant au pays qui désapprouvait, entre ces deux dates, l'expansion coloniale de la Grande-Bretagne, c'était l'Allemagne. Le souverain étranger auteur de cette lettre maladroite, dont la divulgation aurait menacé la paix en Europe, ne serait autre que Guillaume II, qui avait remercié Bismarck en 1890 et mené ensuite une politique étrangère très personnelle.

Ainsi, beaucoup de détails donnés par le Docteur Watson dans son récit ne sont probablement que des leurres destinés à brouiller les pistes qui permettraient de retrouver la date de l'affaire. Toutes les pistes ne sont pourtant pas coupées. Dans "Le Traité Naval", le Docteur Watson donne d'entrée une indication précieuse : "Le mois de Juillet qui suivit mon mariage a été rendu mémorable par trois affaires du plus grand intérêt : "L'aventure de la deuxième tache", "L'aventure du traité naval" et "L'aventure du capitaine fatigué". La première toutefois touche à des questions d'une telle importance qu'elle ne pourra pas être rendue publique avant de nombreuses années" [1]. Selon Baring-Gould, c'est du mariage avec Mary Morstan dont il s'agit alors [3], le second pour le Docteur Watson. Toujours selon Baring-Gould [4], le mariage du Docteur Watson et de Mary Morstan eu lieu le Mercredi 1er Mai 1889. Ainsi, l'affaire de "La Seconde Tache" aurait eu lieu en Juillet 1889. C'est l'hypothèse de Christ, rappelée plus haut.

Mais s'agit-il de la même aventure, celle-ci ne serait-elle pas une autre aventure de "La Seconde Tache", la deuxième de ce nom, comme le suggère Baring-Gould [4] qui place la première, celle qui nous intéresse, avant le mariage du Docteur Watson et de Constance Adams, le 1er Novembre 1886 ? Deux affaires semblables, nommées de la même façon par le Docteur Watson, se produisant toutes deux avant un mariage du Docteur, voilà qui paraît assez invraisemblable !

Une autre voie reste également possible. Parmi les trois personnages que Sherlock Holmes soupçonne dès le début de l'affaire figure Hugo Oberstein. Or Oberstein est envoyé en prison pour quinze ans à la fin de l'affaire des "Plans du Bruce-Partington". La date concernant cette affaire est précisée par le Docteur Watson : Novembre 1895. L'affaire de "La Seconde Tache" se passerait donc avant l'emprisonnement d'Oberstein, avant Novembre 1895. Toutes les hypothèses précédentes respectent cette date butoir, y compris celle de Zeisler (Juillet 1890) et celle de Bell (automne 1894) évoquées plus haut.

Mais Oberstein pourrait n'être qu'un leurre supplémentaire pour égarer les recherches qui permettraient de reconnaître les véritables protagonistes de l'affaire. Aussi, considérant plutôt la situation internationale déjà évoquée précédemment, June Thomson [5] choisit Janvier 1896. Dans ce cas, sous le personnage de Lord Bellinger se cacherait Lord Salisbury, Premier Ministre pour la troisième fois de 1895 à 1902, et sous celui de Trelawney Hope, Joseph Chamberlain, Secrétaire d'Etat aux Colonies de 1895 à 1903. Mais, en 1896, Joseph Chamberlain a soixante ans alors que Trelawney Hope est décrit comme un homme "élégant, ayant à peine dépassé la quarantaine" [1] ("hardly yet of middle age" [3]). Leurre, à nouveau ? Leurres encore, les qualificatifs du Docteur Watson pour décrire Lady Hilda Trelawney Hope : "la plus jolie femme de Londres", "au charme délicat autant que subtil", dont le "visage exquis" offre une "merveilleuse carnation", une femme "au port de reine", "grande, gracieuse et merveilleusement féminine"[1], cette femme terrifiée par les conséquences, pour son mari, de la perte de la lettre qu'il avait en garde ? Pourtant, Lady Hilda, personnage clé de l'affaire, ne peut être qu¹une femme jeune et amoureuse de son mari.

Il est à craindre que le Docteur Watson ait réussi à brouiller les pistes pour toujours.


Bibliographie

[1] "Sherlock Holmes", vol. 1, pp 942-966, Robert Laffont, Collection "Bouquins", Paris, 1990.

[2] "The Life and Times of Sherlock Holmes", Philip Weller et Christopher Roden, Crescent Books/Outlet Book Company, New-Jersey, 1992.

[3] "The Annotated Sherlock Holmes", William S. Baring-Gould, Wings Books/Outlet Book Company, New-Jersey, 1992.

[4] "Moi, Sherlock Holmes", William S. Baring-Gould, La Bibliothèque Holmésienne I, Encrage, Amiens, 1992

[5] "Watson et Holmes", June Thomson, Le Masque, Paris, 1996.

 

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