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Les pastiches des Dix Sept Marches

Cette nouvelle a reçu le deuxième prix du grand concours Sherlock Holmes et l'an 2000, qui a été organisé par le Cercle des Sites Holmesiens Francophones


Le Vol de la Bulle

par Dominique Prévot

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Une aventure inédite de Sherlock Holmes relatée par le Docteur Watson


1

La fin de l'année avait été humide et froide, et pour tout dire assez morose. Il y avait eu peu de visites, et donc peu d'affaires propres à intéresser mon ami Sherlock Holmes, et à stimuler ses remarquables capacités intellectuelles. Néanmoins, je constatais avec satisfaction que son humeur restait égale, comme s’il ne souffrait pas de cette inaction. Il plaisantait même quotidiennement avec Madame Hudson. Celle-ci lui annonçait chaque matin que la neige tomberait avant la fin de l’année. Et, en ces derniers jours de décembre, seul le froid régnait sur Londres.

Depuis le début de cette matinée, la cheminée nous apportait une chaleur confortable et agréable. Nous étions restés lire dans notre salon de Baker Street, à la suite un plantureux petit déjeuner. Après la lecture du Times, je m’étais levé et me tenais proche de la fenêtre, observant les passages encore nombreux et l’agitation de la grande cité.

- Vous avez raison Watson, le faste de ces célébrations contraste durement avec les rues de Londres.

La voix de Holmes me tira de ma contemplation. Je quittai la fenêtre et m’installai auprès de la cheminée, au creux de mon fauteuil. Cette fin décembre était bien froide.

- Oui, c’est une bien curieuse fin de siècle Holmes, lui répondis-je. Je pense même que nous… Mais Holmes ! Comment pouvez-vous savoir ce à quoi je pensais ?

- Cessez de me regarder avec ces yeux, mon ami. Vous connaissez mes méthodes ! J’analyse ce que je vois, rien de plus.

- Le fait que je regarde par la fenêtre ne révèle rien de mes pensées, soulignai-je.

- Tout au contraire, renchérit Holmes en tirant sur sa pipe. Vous lisiez le Times dans votre fauteuil, à la page qui présente les festivités de cette fin d’année il me semble. Puis, le journal à la main, vous vous êtes dirigé vers la fenêtre. Là, vous n’avez pu que remarquer les enfants qui vendent les journaux, que l’on entend d’ici, et ceux qui proposent diverses babioles aux passants pressés par le froid. Ensuite, vous avez hoché la tête, jetant un coup d'œil au journal. A ce moment là, il ne faisait aucun doute que vous compareriez le contenu de l’article avec ce que vous observiez par la fenêtre. Mon ami, vous êtes un livre pour moi.

- Holmes, vraiment ! Devez-vous donc toujours vous conduire ainsi ? Cette fin de siècle doit bien vous inspirer un sentiment moins futile, répondis-je, pincé.

- Fin de siècle, mais de quoi parlez-vous Watson ?

- Décidément, il n’y a bien que Sherlock Holmes pour ne pas savoir qu’aujourd’hui, samedi 30 décembre 1899, nous sommes à deux jours du nouveau siècle. Vous ne lisez plus la presse ? ajoutai-je avec malice.

- S’il fallait croire la presse, tout serait bien simple ! Ainsi donc, nous sommes le samedi 30 décembre 1899. A Londres, oui, sans aucun doute. Mais sachez qu’en Roumanie, ou en Turquie, pour ne citer que ces deux pays, le calendrier indique qu'aujourd’hui est le 19 décembre 1899. Pour les Musulmans, nous sommes le 22 Ramadan 1320, il me semble. Pour les Juifs, le 21 Têvêth 5660, si je ne me trompe. Sans parler du calendrier de la Révolution Française, probablement le 9 nivôse an CIX. Sans parler de la Chine, de la Russie…

- Holmes, mais que signifie tout ceci ? Tout le monde sait que l’ère chrétienne a bientôt 1900 ans, m’indignai-je.

- L’ère chrétienne n’est pas l’ère de tous, Watson. De plus, le calendrier en cours aujourd’hui date de 1582. A peine plus de 300 ans. Du moins pour ceux qui appliquèrent la décision du Pape Grégoire XIII sans délai. En ce qui concerne le Royaume d'Angleterre, mon ami, je crains que notre calendrier, sous sa forme actuel, ne date que de 1752, soit à peine 150 ans… Alors, quant à savoir quelle date nous sommes aujourd'hui…

Je poussai un long soupir et retournai m’asseoir. A quoi tout cela pouvait bien servir au fameux Sherlock Holmes, lui qui affirmait que rien d’inutile n’encombrait sa fabuleuse mémoire ? Tout en me faisant cette réflexion, je décidai de ne pas lâcher prise, et attaquai sur un sujet plus religieux.

- Peut-être, mais vous ne pourrez pas nier que nous entamons le vingtième siècle et que notre Seigneur est né il y a bientôt 1900 ans.

Satisfait de ma répartie, je me redressai dans mon fauteuil.

- Et pourtant, le vingtième siècle ne commencera qu’en 1901 mon ami. Et quant à la naissance de notre Seigneur, nul ne sait vraiment quant il est né. De plus, il est tout de curieux d’avoir créé un calendrier chrétien qui commence le 1er janvier en lieu et place du 25 décembre, vous ne trouvez pas, Watson ?

Nous ne devions jamais finir cette discussion. En effet, des clameurs provenant de la rue attirèrent notre attention.

2

Holmes, tranquillement installé dans son fauteuil un instant plus tôt, se rua vers la fenêtre, et jeta un coup d'œil rapide au dehors.

- Vite, Watson, nos services sont attendus en bas ! Prenez votre trousse, il me semble qu’un homme vient d’être victime d’un accident.

Holmes me précéda dans l'escalier. Je me précipitai sur ma trousse, attrapai un manteau chaud à la volée et descendis sans prudence les 17 marches de notre appartement, que je ne pouvais m’empêcher de compter depuis une remarque que mon ami m’avait adressée. Le froid était saisissant, mais c’est le singulier spectacle qui attira notre attention. Un petit attroupement se formait autour d’un homme à terre et d’une charrette lourdement chargée. Holmes se pencha sur l’homme qui avait perdu connaissance. Puis il écarta les badauds afin que je puisse l’ausculter.

Allongé par terre, le blessé avait une cinquantaine d’années. Le teint d’une pâleur extrême, il arborait un large hématome sur le front, mais je le reconnus tout de suite.

- Holmes, mais c’est…

- Oui Watson, me coupa-t-il. C’est un homme durement choqué. Conduisez-le chez nous ! Madame Hudson, cria Holmes, aidez le Docteur Watson !

Je trouvai Holmes bien cavalier d’appeler notre logeuse pour m’aider à transporter le pauvre homme. De son côté, il s’approcha d’un gamin qu’il ne me semblait pas avoir déjà vu. Je le vis donner une pièce au garçon puis s’approcher de la charrette pour l’examiner de manière minutieuse. Madame Hudson m’aida à porter l’homme jusqu’au fauteuil près de la cheminée, celui d’ordinaire réservé à nos visiteurs. Elle s’éclipsa ensuite et revint rapidement avec une couverture et une bassine d’eau. J’apportai les soins au blessé dont le visage se détendit. Il ouvrit un instant les yeux, sourit, et retomba inconscient.

Je ne voulais pas laisser notre homme seul, aussi, plutôt que de descendre rejoindre Holmes, j’observai la rue par la fenêtre. Holmes avait le nez par terre, malgré la froidure et la saleté. Bien que ne l’entendant pas depuis notre salon, je voyais bien qu’il maugréait et écartait sans délicatesse les curieux qui posaient les pieds n’importe où. Brusquement, il se releva, arrêta un cab qui passait et disparut de ma vue.

Holmes était certainement sur une piste mais, encore une fois, je ne pouvais laisser notre blessé sans assistance. Madame Hudson revint quelques instants plus tard avec du thé et quelques pâtisseries de sa fabrication et que nous apprécions tant. Je la remerciai et m’installai de nouveau dans mon fauteuil.

Moins d’une heure plus tard, j’entendis Holmes m'appeler tandis qu'il gravissait les escaliers à grand pas.

- Watson, nous partons ! Madame Hudson !

- Monsieur Holmes, le déjeuner est prêt, indiqua Madame Hudson.

- La seule senteur de vos plats contente déjà l'appétit de tout homme, Madame Hudson, répliqua Holmes. Je suis certain que, réchauffés, ils n’en seront que meilleurs. Vous pouvez veiller sur notre blessé là-haut ? Personne ne doit entrer ici, c’est une question de vie ou de mort..

Sans laisser le temps de répondre à Madame Hudson, il déposa une sacoche dans le salon, puis me traîna jusqu’en bas, où un cab nous attendait. Il referma consciencieusement notre porte d'entrée, laissant de nouveau une consigne de prudence à notre logeuse. Je m’apprêtai à grimper en voiture, tant bien que mal, tout en essayant d’enfiler mon manteau et de retenir mon chapeau.

- Nous partons à pied Watson, dit Holmes tout en me retenant. Allez Toby, viens ! lança-t-il.

Le fidèle Toby, qui descendit alors du cab, n’avait pas embelli. C’était probablement le chien le plus laid que j’ai vu. Néanmoins, il accordait son affection sans retenue et, surtout, son flair ne connaissait aucun équivalent dans Londres, ni probablement dans le Royaume. Holmes paya le cocher et le regarda s’éloigner.

- Maintenant, l’affaire commence, Watson !

- Et si vous preniez le temps de me dire de quelle affaire il s’agit, Holmes ?

- Tout en marchant, si vous le voulez bien. Je crains que la piste ne soit déjà tellement ténue ! me répondit-il.

Il s’agenouilla, enleva une bâche maintenue au sol par deux fortes pierres.

- Personne n’y a touché ? demanda-t-il à un petit vendeur de journaux qui ne semblait pas trop s’occuper de vendre les dernières éditions.

- Personne, m’sieur ! J’suis resté là sans bouger. J’ai même pas vendu un journal, précisa le gamin d’un air qui en disait long.

Holmes tira une pièce qu’il tendit au jeune vendeur.

- Merci, tu peux y aller.

Dès que le gamin fut parti, Holmes ajouta, malicieusement :

- Tout à fait la trempe d’un petit Irregular… une bonne recrue probablement… Mais pressons ! Toby !

Le chien savait ce qu’on attendait de lui. Il renifla le sol, regarda Holmes, comme pour attendre une confirmation de sa part, huma le sol à nouveau et partit, truffe à terre, en quête d'une piste. Laissant Toby nous conduire, je profitai de ces instants de marche pour questionner Holmes.

- Holmes, alors, cette affaire ?

Contrairement à ce que je remarquais souvent, il ne se fit pas prier pour expliquer ce qui se passait.

- Vous avez reconnu l'homme blessé, Watson ? demanda Holmes.

- Bien sur, le cardinal Grassi, affirmai-je. C’est un proche du Pape que nous avons rencontré il y a cinq ans environ.

- Au sujet de la mort du Cardinal Tosca.

- Oui, une bien triste affaire, me remémorai-je.

- Eh bien, Watson, figurez-vous qu'il se rendait chez nous, et que sa Sainteté souhaite de nouveau faire appel à nos modestes talents.

Je ne répondis rien, mais ce pluriel m’alla droit au coeur.

- Et vous ne devinerez jamais pourquoi… ajouta-t-il.

- Non, concédai-je, mais c’est important, sans aucun doute.

- Croyez-vous au hasard Watson ? enchaîna Holmes.

- Euh ! Oui, je crois...

- En tout cas, en voici un à ajouter aux nombres des hasards incroyables. Figurez-vous que le cardinal venait nous demander de retrouver… la Bulle du Pape Grégoire XIII qui institue le calendrier appelé, en son honneur, calendrier grégorien. C’est celui utilisé de nos jours Watson, et dont nous parlions ce matin !

- Euh… Holmes ? Vous voulez dire que nous devons rechercher un vieux manuscrit dont plus personne n’a besoin et dont la seule valeur est historique ?

- Historique, certainement ! Mais symbolique, bien plus encore ! Il y avait un message du Pape dans la sacoche du cardinal Grassi, que j'ai trouvé auprès de lui après son accident. Le texte du message est très clair à ce sujet : le vol de cette Bulle est autant une attaque contre Sa Sainteté que contre ce calendrier dont certains pensent qu’il ne convient pas et devrait être réformé.

- Mais enfin, qui voudrait faire une chose pareille ? demandai-je.

- Je vous rappelle que la majorité des hommes qui vivent sur notre planète n’utilise pas ce calendrier. C’est un enjeu de pouvoir : celui qui impose sa chronologie domine l’esprit des hommes. Doit-on admettre comme origine du calendrier celle des chrétiens, des juifs, des musulmans, ou d'autres encore ? Une audience est prévue le jour de l’Épiphanie pour débattre de ce sujet, à Rome. Le Pape doit absolument être en possession de ce document pour le produire, comme cela se fait depuis des décennies lorsque ces discussions ont lieu. Nous avons l’embarras du choix concernant les coupables, Watson. Mais ne présageons pas de la culpabilité de quiconque avant de connaître les faits, et leurs explications. Et les faits sont simples : avant que le cardinal ne puisse nous rencontrer, on a attenté à sa vie.

- Une agression en pleine rue, devant chez nous ! m'exclamai-je.

- Oui, Watson. Un cab lancé à toute vitesse a tenté de renverser la cardinal. Malgré la confusion, quelques témoins sont formels : il ne s'agit pas d'un simple accident, le cab roulait beaucoup trop vite et le cocher était masqué.

- Et où nous mène Toby ?

- L’attentat ne s’est pas déroulé comme les agresseurs l'avaient prévu. Tout d’abord, ils ont mis leur plan en action à Baker Street : ils n’ont pu le réaliser plus tôt. Ensuite, il ne fait aucun doute que le cardinal aurait dû mourir, et que sa sacoche, qui contenait une lettre du Pape qui nous était destinée, devait disparaître. Voici un fiasco qui va nous servir Watson ! Lors de l’accident, la charrette que vous avez vue devant chez nous a sauvé la vie du cardinal, gênant les tueurs et les empêchant de mener à bien leur triste dessein. Mais de plus, une partie de sa cargaison est tombée, et s’est répandue sur la route… et la roue arrière du cab de nos agresseurs a roulé dessus, Watson ! Voilà où nous mène Toby : au cab des voleurs.

- Sacré Toby ! Que suit-il comme odeur ? ajoutai-je toujours surpris de l’ingéniosité des malfrats, mais plus encore de celle de mon ami.

- De la badiane. Condiment de cuisine, la badiane est source d’une fragrance forte et reconnaissable entre toute.

- Oui, bien sûr Holmes, la badiane…

- Plus connue peut-être sous son appellation commune d’anis étoilée. Vous ai-je déjà parlé des 127 parfums les plus marquants que je suis en train de réunir au sein d’une monographie ? Ah ! nous y voilà, je crois bien, ajouta Holmes en pressant le pas.

Le froid et la marche forcée ravivèrent ma blessure à la jambe, souvenir désagréable d’Afghanistan, mais je ne concédai pas un pouce à mon ami..

3

Nous arrivâmes devant un entrepôt de location de véhicules particuliers, dont l’enseigne très à propos indiquait « Loans and Sons : cabs, horses… ». Holmes passa devant un gardien sans lui accorder un regard, mené par Toby, qui le conduisait vers une voiture qu’un homme nettoyait.

- Arrêtez immédiatement ! cria Holmes. Ce véhicule a servi pour attenter à la vie d’une personne, ne touchez à rien !

L’homme arrêta son labeur et appela son patron, Monsieur Loan . C'était un petit homme roux et souriant, dont la bonhomie suscitait à la confiance. Après un échange rapide de présentation de la situation, Sherlock Holmes obtint l’autorisation d’inspecter le véhicule. Il l’examina consciencieusement, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. Allongé sous le cab, puis à moitié couché sur le plancher, Holmes poussait divers bougonnements et grognements.

- Toutes mes félicitations Monsieur Loan, votre personnel est rapide et efficace, maugréa Holmes. Il ne reste déjà pratiquement plus aucune trace du locataire de ce véhicule.

- La piste s’arrête donc ici, constatai-je.

- Pas tout à fait, Watson. J’ai tout de même relevé la présence de cendres de tabac. C’est un mélange qui provient d’Inde. Probablement de la région de Raipur.

J’avais en mémoire que mon ami était l’auteur d’un écrit sur le sujet. Lui seul était capable de reconnaître plus d’une centaine de variétés de tabac à partir de cendres !

- Monsieur Loan, savez-vous à qui cet attelage a été loué ? demanda-t-il.

- Bien sûr, Monsieur Holmes, répondit le petit homme roux. Si vous voulez bien me suivre.

Il nous mena à travers des locaux jusqu’à un petit bureau bien entretenu, et où chaque chose semblait rangée à sa place avec soin. Il saisit un lourd registre, dont il tourna les pages avec précaution. Il s'arrêta sur la page du jour, réajusta une mèche sur son front et nous regarda, confiant.

- Voilà, c’est un certain Monsieur Edward Harrison, précisa Loan.

- Avez-vous son adresse ? demanda Holmes.

- Je ne sais pas si je puis vous la communiquer. C’est délicat, cet homme travaille chez une personne connue…

- Votre retenue vous honore. Mais si je ne peux mener cette enquête le plus rapidement et le plus discrètement possible, rien ne m’empêche d'alerter Scotland Yard. Ils seront suffisamment lents pour laisser s’échapper les coupables, et ne manqueront pas de déranger votre homme célèbre… et peut-être avec moins de discrétion que je ne le ferais. Pensez-vous que votre client serait satisfait de savoir qu’il vous doit la visite du Yard à son domicile ?

- Non, certes non, répondit Loan, visiblement contrarié. Vous m’imposez un choix difficile, Monsieur Holmes.

Il prit un papier et griffonna quelques mots qu’il tendit à Holmes. Ce dernier le lut, et le rendit au petit homme roux.

- Merci, Monsieur Loan. Ne vous inquiétez pas : je préciserai que vous ne m’avez rien dit, ajouta Holmes en esquissant un rapide sourire poli..

Sur ces mots nous quittâmes l’entrepôt. Holmes était perdu dans ces pensées, au point d’oublier Toby que je partis rechercher. Nous hélâmes un cab afin de ramener Toby à Pondicherry Lodge.

- Effrayer cet homme avec Scotland Yard et l’éventuel mécontentement de son client, voilà qui ne montre guère de savoir vivre1 Holmes.

- Pas de temps pour les civilités, Watson, grogna-t-il. La piste se refroidit à chaque instant. Pensez-vous que les agresseurs attendront l’arrivée de Scotland Yard ? Je suis désolé d’avoir eu recours à de tels procédés mais, encore une fois, le temps presse !

- Qu’y avait-il d’écrit sur le papier, demandai-je ?

- Le nom d’un important négociant, décoré par la Reine Victoria pour service rendu au Royaume…

- Mais encore ?

- Sir Thomas Pilton.

- Le Sir Thomas Pilton ?

- Absolument Watson. L’homme est écossais, d'une cinquantaine d’années et est l’une des plus grandes fortunes du Royaume grâce au commerce du thé.

- Oui, bien que je ne pense pas que son idée de vendre du thé en sachet attire un jour les connaisseurs, ajoutai-je. Mais certainement, Holmes, vous ne pensez pas un instant que Sir Thomas Pilton soit mêlé à cette affaire d’une manière ou d’une autre !

- Nous verrons Watson, nous verrons. Déposons Toby. Ensuite, j’ai un télégramme à envoyer en urgence. Puis nous irons voir notre blessé, ce qui vous laissera le temps de faire honneur au repas de Madame Hudson, mon ami ! Profitez-en bien, nous n’en avons pas fini pour aujourd’hui.

4

C’est ainsi que nous nous retrouvâmes, l’après-midi bien avancée, devant un repas digne des plus belles fêtes. Nous ne pûmes qu’à peine y toucher car le cardinal Grassi avait repris conscience et, bien qu’encore faible, il tint à nous raconter l’objet de sa visite. Holmes, assis face au fauteuil de notre visiteur, se penchait tellement vers lui que je craignis un instant qu’il ne tombe.

- Monseigneur, dit Holmes, voici votre sacoche. Après votre agression, et supposant que vous veniez me demander conseil, je me suis permis de l’ouvrir. J’y ai trouvé l’enveloppe portant le sceau secret du Pape, que nous avions déjà vu quelques années auparavant, et je l’ai décachetée.

- Merci, Monsieur Holmes, dit faiblement Monseigneur Grassi. Nous sollicitons de nouveau2 votre aide. Un vol odieux s’est déroulé au sein même du Saint-Siège. Mais laissez-moi vous expliquer les enjeux de ce vol.

Bien que fatigué, l’honorable homme d’église gardait une profonde maîtrise de sa pensée, et conservait cette autorité naturelle que ses fonctions n’avaient fait que renforcer. Je doute même qu’il vit le signe de Holmes l’invitant à poursuivre.

- En 1582, et après de très nombreuses discussions, le calendrier, appelé calendrier julien puisque instauré par l’empereur romain, Jules César, a été réformé. L’écart entre ce calendrier et la position de la Terre, déduit des observations astronomiques, était d’environ dix jours, et l’équinoxe de printemps ne tombait plus le 21 mars, mais fin mars. Aussi fut-il proclamé que le lendemain du jeudi 4 octobre 1582 serait le vendredi 15 octobre 1582. Ce nouveau calendrier, dit grégorien, en hommage au Pape Grégoire XIII qui l’a institué, ne fit pas l’unanimité, et ne la fait toujours pas. De nombreuses oppositions s’expriment encore contre ce calendrier, aussi bien au sein de l’église qu’en dehors. Afin de tenir compte de cela, régulièrement, Sa Sainteté présente la Bulle de Grégoire XIII à un collège qui discute l’opportunité d’un nouveau changement de calendrier. Cela dure depuis plus de 300 ans. Autant vous dire tout de suite, messieurs, qu’il n’est pas question de changer le calendrier grégorien, d’aucune manière d’ailleurs. Mais cette tradition ancienne perdure. Or, les opposants du Pape pourraient profiter du concile prévu le 6 janvier de l’an 1900, et de l’absence de la Bulle, pour outrepasser leurs prérogatives et affaiblir Sa Sainteté.

- Avez-vous quelque idée sur l'identité des personnes qui auraient pu s’emparer de ce document ? demanda Holmes. Il devait, sans aucun doute, être particulièrement bien protégé.

- En effet. Il est usuellement conservé au sein de la bibliothèque du Vatican, et son accès est réservé aux dignitaires de notre Eglise. Nous avons découvert le vol lors de la confession de son auteur : un jeune bibliothécaire. Le prêtre qui a recueilli cette confession ne pouvait la trahir. Il a alors demandé à être, à son tour, entendu en confession. C’est ainsi que j'ai recueilli ses paroles. Un affreux chantage, mettant en jeu la vie de la famille du bibliothécaire, a conduit celui-ci à accepter de remettre la Bulle à un inconnu dans les rues de Rome. Dès que sa famille fut saine et sauve, le pauvre homme n’eut d’autre soucis que de demander un châtiment pour son forfait.

- Quand cela s’est-il déroulé ?

- Il y a dix jours, précisa le cardinal.

- Le bibliothécaire a-t-il pu décrire cet inconnu ? questionna Holmes.

- Grand et maigre, brun avec une cicatrice sur le bas du visage. Il parlait avec un fort accent britannique.

- Hum… fit Holmes, pensif.

- Retrouvez la Bulle, Monsieur Holmes. Sa Sainteté ne fixera aucune limite à sa gratitude.

- Il n’est pas question de mes appointements, Monseigneur. Dites-moi ce qui vous fait penser que la Bulle est à Londres. Vous n’avez certainement pas forgé votre opinion sur le seul fait que l’accent d’un homme puisse être celui de notre Royaume.

- Une enquête discrète a été menée, par mes soins. Je dois dire que vous avoir rencontré, et avoir vu vos méthodes à l’oeuvre, m’ont bien aidé pour cette mission. Mes modestes compétences m'ont permis de dévoiler les liaisons d’un éminent membre de l’Eglise avec plusieurs opposants au Pape, dont la plupart vivent ici. De plus, cet homme, que nous appellerons Bassery, a prévu à voyage à Londres d'ici quelquefois jours.

- Oui. D'ailleurs, votre agression est bien la preuve que vous aviez raison, souligna Holmes, et la Bulle doit se trouver ici. Je vous remercie de la confiance que vous nous montrez, Monseigneur. Je puis garantir que cela restera strictement entre nous.

- De mon côté, je m’engage à ne pas publier cette aventure tant qu’elle pourrait encore nuire à quiconque, comme celle relative à la mort du Cardinal Tosca, précisai-je.

Cette conversation avait fatigué notre infortuné visiteur. Nous décidâmes de le loger dans ma chambre, pour plus de sécurité. Alors que je l’installais enfin à table, Madame Hudson apporta un message à Holmes.

- Watson, nous partons ! Vous finirez votre repas plus tard, cette affaire ne serait souffrir aucun délai ! Vous souhaitez toujours m’accompagner, mon ami, j’espère ?

- Bien sûr Holmes, j’arrive.

5

Installé dans un cab hélé par Holmes, j’interrogeai mon ami.

- Quel était ce message, Holmes ?

- Il provient de mon frère Mycroft. Je lui ai envoyé un télégramme ce matin, vous rappelez-vous, lui indiquant qu’il était nécessaire que nous rencontrions Sir Thomas Pilton. Je ne lui en n’ai pas précisé la raison, mais il a bien compris que l’affaire était importante. Nous sommes attendus dans 14 minutes exactement. J’ai promis une prime au cocher si nous étions à l’heure.

- A en juger par la manière dont tangue cette voiture, vous lui avez promis une fortune. Soit nous arriverons à l’heure, soit jamais ! m’exclamai-je.

Finalement, nous arrivâmes en avance de quelques minutes, secoués mais saufs, devant une demeure splendide du style colonial Indien. Le majordome ouvrit la porte avant que nous l'atteignions et nous fûmes invités à patienter dans un salon à la décoration surprenante. Je m’attendais à y trouver des gravures et des images en relation avec le thé, sa culture, sa récolte, sa dégustation. Rien de tout cela dans ce salon. Au centre trônait la maquette d’un somptueux voilier. Une plaque indiquait son nom : Shamrock I. Tout autour de la pièce, des tableaux et des gravures représentaient la mer et des voiliers. Plusieurs symboles de la navigation maritime achevaient ce décor inattendu : quelques instruments de navigation, une magnifique barre en bois et plusieurs maquettes.

- Sommes-nous bien chez le bon Sir Pilton, Holmes ? demandai-je.

- Certainement. Sir Thomas Pilton voue une passion aux voiliers. Il a tenté de remporter l’America’s Cup pour la première fois cette année, avec Shamrock I. Sans succès.

- Il persévérera, sans aucun doute, m’enthousiasmai-je. Un homme tel que lui ne peut que finir par gagner.

- Merci, Docteur Watson, répondit une voix grave.

Je me retournai et me trouvai en présence d’un homme grand et portant une abondante moustache. Nous terminâmes les présentations et fûmes invités à prendre place autour d’une table en bois, à l’image de celles que l’on trouve sur un bateau.

- Si cela ne vous dérange pas gentlemen, je préfère vous recevoir ici. L’endroit est moins solennel que mon bureau.

Sans attendre de réponse, il poursuivit.

- J’ai reçu le message de votre frère, Monsieur Holmes, que me vaut votre visite ?

- C’est une affaire bien délicate qui nous amène, Sir. Avez-vous à votre service un dénommé Edward Harrison ?

- En effet. Son père fut l’un de mes premiers employés, à Glasgow, dans les années 70. Il est venu à Londres, avec sa famille, lorsque la Pilton Company s’y installa. Il a été mon conseiller privé avant de prendre une retraite bien méritée. Son fils lui a succédé. C’est un jeune homme brillant et plein d’avenir. J’ai toute confiance en lui.

- Sir, un accident s’est produit ce matin : un cab a tenté de renverser un passant devant notre domicile. Le cab s’est enfui, mais nous l’avons retrouvé. Il avait été loué au nom de Edward Harrison.

- Je le crois incapable d’une telle chose, Monsieur Holmes. Ce matin dites-vous ? Je n'ai pas eu recours à ces services, je ne puis donc pas répondre de sa présence ici. Le mieux est de lui demander sans tarder.

Sur un signe de tête de Sir Pilton, son serviteur qui nous avait apporté du thé et quelques petits gâteaux, s’éloigna prestement. Sir Pilton était visiblement contrarié.

- Edward n’est pour rien dans cette affaire. J'ai une totale confiance en lui. Pourquoi louer un cab alors qu’il peut utiliser les véhicules de la maison quand bon lui semble. Vous m’intriguez, Monsieur Holmes, et cela me déplaît fortement. Rien de personnel, bien entendu, ajouta-t-il avec un curieux sourire qui n’était pas sans rappeler ceux de Holmes.

Sur ce, un jeune homme fût introduit dans le salon. La trentaine, il était brun et élancé, habillé avec un soin particulier. Je le trouvais mince, peut-être parce qu'il était grand, et un peu pâle.

- Edward, je vous présente Sherlock Holmes, et le Docteur Watson. Asseyez-vous. Ils ont quelques questions à vous poser, et je vous demande d’y répondre franchement.

- Pourriez-vous nous indiquer où vous vous trouviez ce matin Monsieur Harrison ? demanda Holmes en laissant au jeune homme à peine le temps de s’asseoir.

Harrison resta immobile, comme frappé par la foudre. Il n’était pas encore tout à fait assis et surprise et embarras se peignaient sur son visage.

- Je… euh… j’ai fait quelques courses… des achats…

- Dans quelle boutique ? continua Holmes.

Harrison lança un regard à Sir Pilton. On pouvait y lire toute la détresse d’un homme désorienté. C’était un appel à l’aide.

- Mais enfin, Edward, que vous arrive-t-il, répondez que diable ! le tança Sir Pilton.

- Je ne peux pas, Sir, répondit le jeune homme.

- Où étiez-vous il y a dix jours ? renchérit Holmes.

- Dix jours ? Mais, je ne sais plus !

Le jeune homme hésita. Un silence s'ensuivit. Ne savait-il plus, ou cherchait-il un mensonge à nous servir ?

- Mais si, tonna Sir Pilton, souvenez-vous, vous étiez à Rome ! Une tractation commerciale… mais je ne peux vous en dévoiler davantage, messieurs, ajouta-t-il à notre intention.

- Oui, oui, effectivement, à Rome, reprit Harrison l’air hébété.

- Merci messieurs, dit Holmes en se levant. Ce thé est excellent. Sir Pilton, excusez-nous de vous avoir importuné.

Sans attendre ni un mot, ni un geste de notre hôte, Holmes sortit de la pièce. Sir Pilton me lança un regard où se mêlait amusement et colère. Je balbutiai des excuses, tentant de trouver les mots pour faire face à la situation, puis m’éclipsai à mon tour. Une fois dehors, je fis connaître à mon ami mon avis sur sa conduite.

- Holmes, votre attitude est inqualifiable ! m’emportai-je. Partir sans une explication, laissant là Sir Pilton, un gentleman que notre Reine elle-même a décoré ! Vous ne pouvez vous conduire comme cela ! Que va penser Sir Pilton ?

- C’est un homme pragmatique, Watson. Il a bâti un empire, commercial celui-ci, avec bon sens et intelligence. Il comprendra et acceptera mon attitude rapidement. Dès demain d’ailleurs, lorsqu’il aura reçu un message que je lui adresserai.

- Avec vos excuses. C’est une très bonne chose, Holmes, vous vous civilisez je dois dire.

- Mais de quoi parlez-vous, Watson ? Nous recevrons une visite avant demain soir, je vous l’affirme. Mais tout se complique à présent…

Il ne parvient pas à lui faire prononcer une parole de plus dans le cab qui nous ramenait au 221 B Baker Street. Pas plus qu’une fois arrivés d’ailleurs. Après m’être assuré que le cardinal n’avait pas besoin de mes soins, je me plongeai dans un ouvrage médical, qui ne manquait certainement pas d’intérêt, mais auquel je ne pus prêter aucune attention. Lorsque Holmes commença à fumer une seconde pipe, je tentai à nouveau de l’interroger.

- Que croyez-vous qu'il se soit passé, Holmes ? Edward Harrison était à Rome il y a dix jours, et il ne peut expliquer où il se trouvait ce matin. Il a très bien pu mener les discussions commerciales confiées par son patron et s’emparer de la Bulle. Cela ne peut être que coïncidences !

- Coïncidences ? reprit Holmes d’une voix lointaine. Ce ne sont pas des coïncidences. Non, bien sûr que non…

- De plus, n’oubliez pas qu’il correspond comme deux gouttes d’eau au signalement qu’a donné le bibliothécaire.

- Oui… Bonne nuit Watson.

Il me fut impossible de poursuivre. Holmes s'était levé et enfermé dans sa chambre. Je dînai donc avec le cardinal. C’était un homme fort instruit et qui ne manquait pas de sujets de discussion, mais je crains de ne pas avoir été un hôte à la hauteur de ses attentes. Il prit congé rapidement, et je l’invitai à garder ma chambre. Je m’installai sur le grand fauteuil du salon. Était-ce l’absence de confort ou cette enquête qui m’empêcha de trouver le sommeil, je ne saurais le dire.

6

- Debout Watson, nous allons avoir de la visite !

La matinée était bien avancée lorsque Holmes me tira du sommeil dans lequel j’avais fini par sombrer.

- Mon ami, poursuivit-il, je ne saurais me passer de vous pour finir cette affaire. Votre capacité à pointer l’essentiel est étonnante.

- Merci Holmes, mais de quoi parlez-vous ?

- Ah ! On frappe à la porte en bas. Madame Hudson va nous annoncer la visite dont je vous parlais hier. Il n’a pas tardé, dit Holmes en consultant sa montre.

C’est ainsi qu’Edward Harrison entra. J’eus tout juste le temps de mettre de l’ordre dans ma tenue, et de constater que le cardinal, attablé devant un thé, observait, amusé, la scène du coin de l’oeil. Holmes fit asseoir le jeune homme, qui ne semblait pas avoir dormi de la nuit. Le jeune homme regarda Holmes, mais ne prononça pas un mot.

- Qui est-elle, Monsieur Harrison ? demanda Holmes doucement.

Le jeune homme tressaillit.

- C’est bien pour me parler de cela que vous êtes venu me voir ? continua Holmes.

- Oui, souffla le jeune homme. Je ne veux pas causer de tord à… cette personne, Monsieur Holmes. Parler d’elle à Sir Pilton eut été trahir sa confiance.

- La confiance de la jeune fille blonde, n’est-ce pas ?

- Vous savez déjà tout, constata Harrison.

- Pas tout à fait, mais ce long cheveu sur votre épaule gauche est un indice qui ne trompe pas, jeune homme.

Harrison se saisit du cheveu et l’examina.

- Il faudra bien un jour en parler à Sir Pilton si vous souhaitez vous marier avec elle, dit Holmes.

- Oui, vous avez sans doute raison. C’est elle, surtout, qui souhaitait que nous soyons discrets lors de nos rencontres. Elle a peur que je perde ma place. Vous comprenez, c’est une chance unique, pour une personne aussi jeune que moi, que d’être au côté d’un homme comme Sir Pilton.

- Je comprends Edward, dit Holmes, utilisant le prénom du jeune homme pour la première fois.

- Sir Pilton peut comprendre votre tendre penchant, dis-je. Sa richesse ne l’empêche pas d’apprécier un loyal serviteur, et votre amour n’enlève rien à vos qualités.

- Vous avez certainement raison, acquiesça le jeune homme.

- Allez voir Sir Pilton, reprit Holmes. Racontez-lui, et il vous réservera le meilleur accueil. De mon côté, je lui rédige une lettre vous mettant hors de cause pour toute cette histoire.

- Merci, Monsieur Holmes, dit le jeune homme en se levant.

- Encore une chose, demanda Holmes. Avez-vous un frère ?

- J’ai eu un frère jumeau, Charles. Il était lieutenant dans l’armée des Indes. Il est mort il y a quelques années, en 1895.

- Savez-vous comment ? demanda Holmes.

- Dans une embuscade, je crois. Ceci a été assez confus. Nous avions appris son décès par l’un de ses hommes, qui nous a rendu visite après son retour à Londres. Nous avons donc contacté les autorités pour savoir ce qu’il en était. Tout d’abord, l'administration a nié qu’il soit décédé. Puis, quelques jours plus tard, nous apprenions qu’il était mort en service.

- Merci Edward. Et bonne fin d’année, dit Holmes, visiblement enchanté.

Après nous avoir salué, le jeune homme dévala les escaliers.

- Mais de qui ce jeune homme est-il donc amoureux pour qu’il ne veuille pas le dire à son patron ? m’exclamai-je.

- Qui sait ? Je pencherai pour la fille de la cuisinière. Je me suis laissé dire par le livreur, à qui j’ai prêté main forte devant chez Sir Pilton ce matin, et alors que vous dormiez encore, que c’était elle qui préparait ces délicieux petits gâteaux auxquels vous avez fait honneur hier.

- Mais il n’y a rien de scandaleux à aimer une pâtissière !

- Certes, Watson. Mais ce garçon a été élevé par un père qui a dû obtenir son poste à force de travail et qui n'a eu de cesse de respecter les usages. Il a certainement enseigné ces principes à son fils, qui a bien du mal avec l’un de ceux-ci !

- Et qu’est-ce que cette histoire au sujet d’un frère ? demandai-je.

- Qu’avez-vous dit hier, mon ami ? Il correspond comme deux gouttes d’eau au signalement qu’a donné le bibliothécaire. Oui, c’est cela. Vous avez toujours la manière de poser les évidences lorsqu’on ne les voit plus, Watson ! Comme deux gouttes d’eau, ou comme deux frères, ou plus encore, comme deux jumeaux ! A une cicatrice près.

- Mais son frère est mort en Inde, soulignai-je.

- Peut-être, mais qui peut en être certain ? En tout cas, les cendres retrouvées dans le cab proviennent d’un mélange de tabac fabriqué en Inde. L’indice est maigre, mais c’est n'est pas qu'une coïncidence de plus.

- Vous voulez dire que son jumeau, Charles Harrison, serait bien vivant, qu’il aurait monté toute cette affaire, surveillant son frère pour faire coïncider son vol avec sa présence à Rome, puis utilisé son nom pour louer un cab avec lequel il projetait de tuer l’envoyé du Pape ?

- Pourquoi pas ? Il est trop tôt pour le dire, mais ce n’est pas impossible.

- Où retrouver ce coquin, Holmes ?

- Et la Bulle ? renchérit le cardinal.

- Mes amis, c’est à moi de jouer maintenant, conclut Sherlock Holmes en se levant.

Et il s’en alla dans sa chambre, pour en ressortir quelques instants plus tard, habillé en pauvre créature, et s’engager dans le froid sans se donner la peine de clore notre porte, ni celle de dehors. J’entendis Madame Hudson maugréer, puis refermer la porte, ce que je fis également à notre étage. Jetant un coup d’oeil par la fenêtre, je constatai qu’il commençait à neiger. Finalement, Madame Hudson avait raison : la neige était arrivée avant la fin de l’année !

7

Pour ce 31 décembre, madame Hudson avait préparé un dîner à la hauteur des circonstances. Même si nous ne changions pas de siècle, comme Holmes s’était évertué à me l’expliquer, il n’en restait pas moins que d’ici quelques heures, nous allions passer au 1 er janvier de l’an 1900, année non bissextile, en application du calendrier grégorien, comme me le précisa le cardinal Grassi.

Nous avions occupé la journée du mieux possible. Je m’étais absenté quelques instants pour une course rapide. Puis, je repris ma lecture abandonnée la veille, mais la délaissai rapidement pour relire mes notes concernant deux aventures récentes : celle de l’héritage musical et singulier reçu par une jeune fille, et celle, plus étrange, de l’automate qui refusait de gagner aux cartes.

Il était déjà dix heures du soir et Madame Hudson avait toutes les peines de monde à garder ses plats au chaud sans qu’ils en pâtissent lorsque Holmes fit irruption dans le salon, couvert de neige.

- Bonjour, messieurs. Belle journée, n’est-ce pas, bien qu’un peu neigeuse. Madame Hudson avait raison, une fois de plus. Je lui ai demandé de rajouter un couvert, nous attendons un invité. Excusez-moi de vous avoir fait attendre, quelques courses m’ont retardé.

- Des courses ? m’exclamai-je.

- Je me change et je suis à vous, dit-il avant de disparaître dans sa chambre. Ah, Watson ! Gardez votre arme à portée de main, on ne sait jamais !

Je sortis mon arme, sous le regard inquiet du cardinal, et la posai à côté de mon assiette. Je songeai tristement que le crime rodait quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, et même à la veille d'une nouvelle année. Tout à coup, des pas précipités se firent entendre dans les escaliers. Je saisis mon arme, indiquant au cardinal, d’un geste de la main, de se dissimuler dans ma chambre, et ouvrit prestement la porte. Je me retrouvai face à un Lestrade tout rouge d’avoir tant couru.

- Bonjour Docteur. C’est ainsi que vous recevez vos invités ? Ces méthodes ne m’étonneraient guère venant de Holmes, mais de vous, Docteur…

- Ne persiflez pas Lestrade, et entrez, lança Holmes depuis sa chambre.

- Hum… Quelle équipée pour arriver ici : pas un cab disponible ! Et ce mot de Monsieur Holmes : « Venez toutes affaires cessantes, ou demain ne sera plus demain ». Une blague de votre ami, Docteur ?

- Je ne crois pas Lestrade, bien que je n’aurais pas formulé le message ainsi, répondis-je.

- Excusez cette mise en scène, inspecteur, dit Holmes en sortant de sa chambre. L’affaire est néanmoins des plus sérieuses. Vous connaissez le cardinal Grassi ?

- Bien sûr. Bien que, officiellement, je ne l’aie jamais rencontré, ajouta Lestrade avec malice.

- Je suis heureux de vous revoir inspecteur, dit le cardinal.

- Passons à table maintenant, nous n’avons que trop fait patienter Madame Hudson, lança Holmes.

Bien que l’envie de savoir à quoi tout cela rimait me tenaillât, je m’installai à table avec les autres convives. Madame Hudson s’était surpassée et ses plats étaient incontestablement ceux d’un excellent cordon bleu3. Holmes regardait fréquemment sa montre. Il anima la discussion, dissertant sur la curieuse nature de l’homme, et sa diversité toujours déconcertante pour celui qui n’a pas l’esprit ouvert. Nous le connaissions suffisamment les uns et les autres pour ne pas l’interrompre ou le questionner sur ces recherches de la journée.

- Ah, ah ! Bientôt minuit, dit Holmes alors que nous commencions le dessert.

- J’ai quelques cadeaux pour nos invités Holmes, dis-je. C’est un jour à célébrer, quoique vous en pensiez !

Et je sortis un paquet pour le cardinal, que j’avais acheté cette après-midi, et un autre pour Holmes. Contrairement à toute attente, mon ami ne parut pas surpris. Lui m’étonna par contre : il me tendit également un paquet. J’étais gêné vis-à-vis de nos invités, et Holmes s’en aperçut.

- Je ne vous ai pas oublié : j'ai préparé, avec l'aide de mon ami Watson, un cadeau pour chacun d’entre vous, messieurs.

J’eus certainement l’air très surpris, mais personne ne sembla s’en apercevoir.

- Les voici qui arrivent : Watson, Lestrade, attention !

Des pas pressés montaient les escaliers. Holmes se leva et nous invita d'un geste à le rejoindre près de la poste. A peine y étions-nous que celle-ci vola grande ouverte. Un homme se tenait dans l’embrasure. Il ressemblait à s’y méprendre à Edward Harrison, si ce n’étaient une balafre, qui lui couvrait le bas du visage, et ses yeux, qui étaient noirs et profonds, et où luisait une démence furieuse. Il tenait une arme à feu dans la main. Nous ne fûmes pas trop de trois pour le maîtriser tant sa vigueur, décuplée par la rage, était forte.

Lestrade lui passa les menottes et je lui administrai un tranquillisant qui l’endormit pratiquement instantanément. Holmes le fouilla consciencieusement.

- Je disais donc, voici votre cadeau Lestrade : Charles Harrison. Meurtres, vols, et folie furieuse, comme vous avez pu le constater. Une belle prise de fin d’année inspecteur. Et voici le vôtre, Monseigneur, ajouta Holmes en tendant un rouleau en métal.

Le cardinal se leva et tendit une main tremblante vers le rouleau. Il se saisit de l’objet, l’ouvrit délicatement et en sortit plusieurs feuillets de parchemin. Il acquiesça de la tête en regardant Holmes.

- Merci, Monsieur Holmes. L’Eglise vous en est infiniment reconnaissante. Je ne sais comment vous y êtes parvenu mais, une fois encore, vous n’avez pas usurpé votre renommée.

- Oui, comment y êtes-vous parvenu, Holmes, racontez-nous ! demandai-je.

- Fort bien.

Nous nous dirigeâmes auprès de la cheminée. Le cardinal Grassi et moi-même nous installâmes dans les fauteuils. Lestrade se saisit d'un chaise, et Holmes préféra rester debout, observant le feu.

- Charles Harrison avait laissé beaucoup d’indices, pour qui sait les lire. Voici un homme que tout le monde pense mort, qui a fait l’armée des Indes, fume un mélange de tabac indien de la région de Raipur, n’hésite pas à se faire passer pour son frère jumeau, et à lui faire endosser une agression, voire un meurtre s’il était parvenu à ses fins. Il était en Italie il y a moins de deux semaines. Tout cela suffisait, assurément, pour le retrouver. Je commençai par le bureau de l’armée des Indes : là, un colonel à la retraite pour lequel j’avais démêlé une affaire somme toute assez simple, me confirma les circonstances singulières de la mort de Harrison. Tout d’abord, celui-ci fut blessé au visage lors d’une rixe sur un marché. Gravement touché, il est resté plusieurs semaines entre la vie et la mort. C’est probablement de cette époque que date son déséquilibre. Il fût ensuite réaffecté au sein de son régiment. D’après les rapports militaires, Harrison, avec une faible troupe, tomba quelques temps plus tard dans une embuscade menée par des rebelles indiens. Il a tout d’abord été porté disparu. C’est l’un des survivants qui, de retour à Londres, a déclaré à la famille l’avoir vu mort. Mais en fait, le corps n’a jamais été retrouvé. Ou plus exactement, il a été retrouvé deux jours plus tard, atrocement mutilé. De fait, seuls ses effets personnels ont permis de l’identifier : sa montre, ses papiers… Il est clair aujourd’hui que tout ceci n’était qu’un coup monté par Charles Harrison pour déserter et refaire sa vie. La suite des évènements demandera à être confirmée avec plus de détails. Mais je crains que Harrison n'ait été entraîné dans des pratiques aussi étranges que maléfiques, lors de son séjour chez ses nouveaux alliés indiens avec qui il avait ourdi cette mise en scène dangereuse et machiavélique, et qui lui permettait de disparaître. La secte de Nyàrlâchtu est extrêmement active dans la région de Raipur, où Charles Harrison était affecté.

Holmes prépara lentement une pipe, sortant délicatement son tabac de sa babouche. Il l’alluma, le regard fixe. Puis, il se retourna vers le cardinal Grassi.

- D’après un numéro du Times que j'ai retrouvé, un homme d’église, un certain Bassery, missionné par le Pape, a été enlevé à Bombay. C’était en 1898. Les auteurs de ce rapt étaient des fanatiques religieux, haïssant nos valeurs, et adorateurs d’un dieu hideux, Nyàrlâchtu. Lors de son enlèvement, Bassery s’est laissé influencer par les propos violents et les adorations de cette secte, comme Harrison quelques années plus tôt. Vous le confondrez sans erreur, Monseigneur, s’il porte un tatouage représentant sept tentacules entrelacés, comme celui-ci !

Holmes souleva la manche de Harrison, toujours inconscient, et nous dévoila un tatouage hideux sur l’avant bras de l’ancien militaire.

- En fait, précisa Holmes avec un rictus, ma monographie sur les tatouages et leurs origines m’a permis de connaître ces faits pratiquement avant de les vérifier. Sans aucun doute Harisson a rencontré Bassery lors de son enlèvement. Je ne serais pas surpris d’apprendre que l'ancien lieutenant était l'instigateur de ce rapt. Nous voici donc en présence de deux hommes nouvellement convertis à une croyance exotique mais abominable. Là, c’est certainement l’homme d’église qui propose ce plan qui pouvait déstabiliser le Pape. Le vol est mis au point, consciencieusement, d’une manière pratiquement militaire, n’est-ce pas Watson ? Ils attendent la période propice, très proche de la date du concile. Harrison a dû faire surveiller son frère à Londres. Il profite de son passage à Rome, chance extraordinaire, pour accomplir son forfait sans se cacher, faisant ainsi accuser son jumeau s’il était reconnu. C’est vous, Monseigneur, qui serez le premier grain de sable dans leur rouage démoniaque : vous enquêtez rapidement et efficacement. Puis, en venant me voir, vous leur faîtes perdre toute notion de discrétion et d'organisation. Ils vous agressent en plein jour, juste devant ma fenêtre !

- Ces hommes sont fous ! m’exclamai-je. Mais comment les avez-vous retrouvés ?

- Oui, Watson, ils sont fous. Nyàrlâchtu remercie ses adorateurs en leur apportant la folie. C’est une simple visite dans le monde des dieux selon eux. Les retrouver à Londres m’a occupé pratiquement toute la journée. J’ai traîné dans les pubs infâmes, les bouges du port, les maisons sans vitrine de l’East End où toutes sortes d’alcool et de drogue se vendent à l’abri des regards.

Holmes remonta sa propre manche et dévoila à nos regards stupéfaits le même tatouage que celui de Harrison.

- N’ayez crainte, il partira d’ici quelques jours. C’est ce signe qui m’a permis de remonter jusqu'à la secte, établie au coeur de notre cité. Le dévoilant avec précautions, affirmant avoir un message urgent à transmettre, je finis par rencontrer, dans un bar bondé et enfumé, un homme que je connaissais déjà pour avoir rencontré son frère : Charles Harrison. Vous le constaterez tout à l’heure, Lestrade, l’homme est fou au dernier degré. Je lui ai dit que je retenais chez moi un cardinal, celui qu’il avait manqué de tuer. Je lui ai rappelé que son dieu n’aimait pas ceux qui échouent, et que je considérais qu'il était incapable de tenir son rôle au sein de la secte plus longtemps. Heureusement, je me suis baissé à temps pour ne pas recevoir en plein visage la bouteille dont il s’était saisie, mais pas assez discrètement. Par contre, mon voisin l’a reçue, lui. Il s’en est suivi une bagarre générale, à laquelle j’échappai rapidement, non sans quelques recours à mes connaissances du baritsu, je dois dire. Le reste est assez simple. Je laissai quelques mots à des indicateurs dans cette basse ville, assez pour orienter notre homme jusqu’à chez nous, mais trop peu pour qu’il nous surprenne avant la fin du réveillon, tout de même ! Son étonnement n'a dû avoir d'égale que sa fureur, lorsqu'il constata que l'homme qu'il recherchait n'était autre que le détective qu'il avait voulu tenir à l'écart de ses plans, en tentant de tuer le cardinal ! Tenez Lestrade, voici l’adresse où ces fous se réunissent régulièrement. Cela signifiera certainement une promotion pour vous mon ami !

Lestrade prit le papier que Holmes lui tendait, tout en le regardant avec une mine étonnée.

- Holmes, un instant tout de même, dis-je. Harrison portait la bulle sur lui. Comment pouviez-vous en être certain ?

- C’est vous le médecin, Watson. Un homme au dernier degré de la folie, qui craint d’être découvert mais qui n'hésite pas à se jeter tête baissée dans un piège grossier, se séparerait-il de ce qui représente sa réussite ?

- Non, certainement pas, répondis-je après réflexion.

- A moins qu’il ne l’ai vendu à quelques opposants du Pape, ou rendu à Bassery puisque nous avons qu'il devait se rendre à Londres bientôt… dit Holmes. Mais nous sommes intervenus avant cela, messieurs.

- Amen, soupira le cardinal Grassi.

8

A ce moment, Madame Hudson apporta le thé.

- Avec les compliments de Sir Pilton, dit-elle. Ce thé provient d'un colis spécial qui était accompagné d’un message : "A déguster dès cette année".

Elle déposa le service sur la table et ajouta, soucieuse :

- C’est un nouveau mélange paraît-il. De plus, le thé est servi dans un sachet, messieurs.

Puis elle s’éclipsa, comme si elle s’attendait à une réprimande de notre part.

Plus tard, Lestrade emmena Charles Harrison, encore tout étourdi. Le cardinal Grassi ouvrit le cadeau que j’avais acheté à son attention : un ouvrage sur l’édification de l’abbaye de Westminster. Le cardinal nous tendit une large enveloppe, qui se révéla contenir deux invitations pour l’inauguration de l’Exposition Universelle qui aura lieu à Paris en cette année 1900. Holmes ouvrit à son tour son paquet, pour constater que je lui avais offert une véritable babouche, neuve celle-ci, où il pourrait enfourner son tabac. Je crois qu’il a été touché par ce présent. Mais quelle ne fût pas ma surprise lorsque je découvris le cadeau offert par Holmes : le journal du Général Charles Gordon pendant les dernières semaines de vie, en 1885, et jusqu’au siège de Khartoum.

- Personne ne savait qu’il écrivait un journal durant ces années là, Holmes ! remarquai-je, ému.

- Et pourtant… répondit-il laconiquement.

- Mais il est manuscrit Holmes, m’écriais-je en le feuilletant. Ce ne peut être l’original !

- Nul ne le sait, Watson !

Et, effectivement, nul ne le sut jamais. Lorsque je voulus faire authentifier ce document exceptionnel, que Holmes avait acquis auprès d’un revendeur de ses connaissances, une querelle d’experts s’ensuivit. Je récupérai donc rapidement ce journal, mettant ainsi fin à ces disputes savantes, et le tint pour ce qu’il était : le merveilleux témoignage de l’amitié qui me liait à Sherlock Holmes.

Deux semaines plus tard, Holmes devait recevoir une invitation du Pape pour célébrer Pâques à Rome. Je crains qu’il n'ait oublié de répondre. Et, si je me souviens bien, une autre affaire retenait déjà son attention…


FIN

1En Français dans le texte (NdT)..©DP 8/19

2Le Cardinal Grassi sollicite une première fois l’aide de Sherlock Holmes, au nom du Pape, lors de la curieuse affaire de la mort du cardinal Tosca (NdT).

3En Français dans le texte (NdT).

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