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LES DIX SEPT
MARCHES
Les pastiches des Dix Sept
Marches
Cette nouvelle a reçu le troisième prix du grand concours Sherlock Holmes et l'an 2000, qui a été organisé par le Cercle des Sites Holmesiens Francophones
Le botaniste amateur
Par Michel CORNET
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traduite de l'anglais par Michel Cornet
Enfin une nouvelle intéressante, Watson ? Ces quelques mots étaient les premiers que Sherlock Holmes prononçait durant cette triste matinée. Comme à son habitude lorsque son esprit n'avait pas l'excitante perspective d'un problème à résoudre, il s'était levé tard. Il avait à peine regardé le déjeuner préparé par Madame Hudson et s'était lové dans son fauteuil, le regard fixé sur les bûches rougeoyantes. De la table où je lisais le journal, j'apercevais son profil anguleux, tel celui d'un indien priant au soleil levant. Comment pouviez-vous deviner Ne seriez-vous pas encore habitué à mes facéties, Watson ? dit Holmes d'une voix lasse. Je me remémorais mes derniers gestes dans le silence du salon, seulement perturbé par les claquements du feu dans la cheminée, par des bruits de sabots et des roulements de fiacres dans la rue et par le froissement du papier. Sherlock Holmes ne pouvait me voir, donc il avait écouté. Je suppose que mes soupirs, les pages vite tournées après une lecture rapide des titres, vous ont rappelé les événements tragiques en provenance d'Afrique du Sud que traitent tous les journaux actuellement. J'ai dû rester plus longtemps sur cette avant-dernière page et cesser mes soupirs de lamentation ? Bravo, Watson. Depuis bientôt vingt ans de collaboration, et bien des années passées à me supporter, je constate que vous n'avez pas totalement perdu votre temps avec moi. Auriez-vous l'obligeance de me résumer cet article ? La voix de Sherlock Holmes avait repris un peu de sa vivacité. Durant cette fin d'année bien pauvre en affaires dignes de ses méthodes, avec les nouvelles alarmantes de la guerre opposant les Boers à notre armée, Sherlock Holmes s'abîmait dans un état dépressif qui me faisait craindre pour sa santé. Les journaux titraient sur les villes assiégées par les Boers au Natal et dans la Province du Cap. Depuis quelques jours, les bruits d'origines les plus diverses semblaient pourtant tous indiquer des pertes importantes : mille de nos hommes, selon certains, cinq mille selon d'autres, auraient été tués au cours de plusieurs batailles, à partir du Dimanche 10 Décembre et pendant la semaine suivante. On citait des noms de villes sud-africaines : Stormberg, Magersfontein, Colenso, où notre armée aurait été défaite. On parlait d'une semaine noire. Noël avait été bien tristement fêté, cette année, la dernière des années mille huit cent. J'essayais de chasser ces idées de ma tête pour expliquer aussi clairement que possible ce que le journaliste avait noyé dans un fatras de considérations personnelles dénuées d'intérêt. Un crime a été commis dans la banlieue ouest de Londres, non loin des Jardins Botaniques Royaux de Kew, pour être plus précis, sur la personne d'un certain William Prentison. La victime était un homme d'une quarantaine d'années, marié, sans enfant. On ne lui connaissait qu'une passion, le culture des plantes grasses. Il possédait une belle collection de ces plantes, en provenance d'Afrique. Est-ce une coïncidence, il travaillait au Secrétariat aux Colonies, fortement impliqué dans l'actuelle guerre des Boers ? Deux pistes semblent avoir été étudiées par la police. Selon la première, un homme se faisant passer pour un amateur de ces plantes rares aurait été vu en sa compagnie peu avant le meurtre. Il aurait apporté quelques unes de ces plantes. Mais rien ne laisse penser quil était animé de mauvaises intentions à légard de Prentison. L'autre piste implique lépouse de Prentison. Cette femme agréable et jeune aurait eu une liaison coupable, selon certains voisins, et aurait pu éliminer le mari pour vivre cette aventure. Et la police a privilégié la deuxième piste ! s'exclama Holmes. Il aurait été bien surprenant qu'elle ne choisisse pas la solution la moins dispendieuse en efforts de réflexion ! Exact. Cette jeune femme n'a pas pu prouver son innocence. Elle était chez elle, seule avec son mari, lorsquelle a découvert celui-ci empoisonné Je ne vois guère d'autre détail utile dans le récit du journaliste. Pensif, Holmes se leva et se dirigea lentement vers la fenêtre. La preuve de la difficulté de cette affaire et de l'embarras des autorités vient à nous en la personne d'un employé du Ministère Il descend du cab, une lettre à la main Peu de temps après, Madame Hudson, suivie de l'employé, entraient. Holmes ouvrit la lettre rapidement, la parcourut et dit laconiquement en direction du fonctionnaire : Nous irons. Ce "nous" impliquait que je participerai à l'enquête. La fin de cette année m'apparaissait brusquement plus digne d'intérêt que je ne l'avais espéré. Madame Hudson partie avec le porteur de missive, Sherlock Holmes me tendit la lettre. Si l'enveloppe ne portait aucun signe distinctif, la lettre affichait l'en-tête du Secrétariat aux Colonies. Holmes m'indiqua qu'elle était de la main même du plus haut personnage de ce Ministère. Elle était ainsi rédigée : Cher Monsieur, L'un de mes collaborateurs parmi les plus proches vient d'être assassiné. Le mobile en est certainement politique. Pour ne pas éveiller les craintes de la population dans une période aussi difficile pour notre pays, nous avons laissé provisoirement la police sur ses certitudes. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir nous prêter votre concours pour démêler les fils de cet écheveau aux multiples ramifications intérieures et internationales, et pour éviter que d'autres crimes soient commis contre les hommes les plus sûrs dont je dispose dans notre combat. Des ordres ont été donnés pour que vous puissiez vous rendre au domicile de la victime. Une voiture viendra se mettre à votre disposition en début d'après-midi. Je vous remercie d'avance pour l'aide que vous voudrez bien nous apporter. Sincèrement vôtre, signé : J.C. Sherlock Holmes avait retrouvé son appétit et son entrain. Nous eûmes le temps de prendre un solide déjeuner. Un cab vint nous chercher et nous emmena vers Kew. Laissant Hyde Park sur notre droite, recouvert d'une mince couche de neige qui miroitait sous le froid soleil d'hiver, le cab se dirigea à vive allure vers Cromwell Road, passant devant le riche Musée, encore en travaux, dédié à la reine Victoria et au prince Albert, puis le Muséum d'Histoire Naturelle. Quelques temps après, nous traversions la Tamise par Hammersmith Bridge, dépassions Chiswick House et arrivions près de Kew. Un jeune inspecteur, du nom de Sylvester, nous ouvrit le bureau dans lequel le corps du malheureux Prentison avait été découvert la veille. Holmes nous demanda de rester sur le pas de la porte pendant qu'il examinait minutieusement la pièce, écartant précautionneusement les chaises, soulevant le tapis central, déplaçant, feuilletant et replaçant scrupuleusement les livres de la bibliothèque, examinant les objets que le propriétaire avait ramenés d'Afrique du Sud au cours de ses voyages. Ensuite il s'approcha du bureau et nous autorisa à entrer dans la pièce. Deux tasses, dans lesquelles on avait bu du café, avaient été reposées sur un plateau, au bord du bureau. Madame Prentison les avaient servies au visiteur et à son mari avant de laisser les deux hommes discuter. Elle était accusée par la police d'avoir versé un poison dans la tasse destinée à son mari. Sherlock Holmes, après avoir soigneusement examiné les tasses et le plateau, ouvrit chaque tiroir du bureau, parcourant d'un coup d'il chacun des documents qu'il contenait. Le corps avait été retrouvé dans le fauteuil placé derrière ce bureau. Dans le cercle éclairé par la lampe, une boîte en bois avait été ouverte. A l'intérieur étaient encore rangées l'une contre l'autre de petites boules enveloppées de papier journal, d'autres avaient été déballées ; sur les morceaux de papier journal déployés, des plantes en rosettes de quelques centimètres de diamètre étaient déposées, racines nues, avec une étiquette portant leur nom latin. Ces plantes aux feuilles épaisses ne semblaient pas avoir souffert du traitement. Holmes examina la boîte avec attention. Il me montra silencieusement quelques pointes acérées qui dépassaient à peine des parois intérieures et le papier journal encore humide de certaines plantes, au fond de la boîte. Celle-ci ne portait aucune mention. Il me fit humer l'odeur faible mais particulière qui se dégageait du fond de la boîte, mélange d'encre et de papier, et d'une autre, qui m'était inconnue. Je ne serais pas étonné que l'on ait découvert quelques légères écorchures sur les mains de Prentison, dit Holmes en se tournant vers l'inspecteur. Sylvester, feuilletant ses notes, répondit par l'affirmative et affirma que ces écorchures étaient trop superficielles pour qu'elles aient un lien avec le meurtre. Sherlock Holmes demanda à s'entretenir avec la veuve de Prentison, que la police gardait dans sa maison, autant pour la soustraire à la curiosité des journalistes que par crainte de la voir leur échapper. Sylvester nous conduisit dans le salon. Madame Prentison nous attendait. C'était une jeune femme agréable, de taille moyenne, habillée simplement mais avec élégance, dont l'expression intelligente et timide s'était aussitôt détendue devant Sherlock Holmes. Ce diable d'homme, qui pouvait faire trembler les plus craints des serviteurs de lÉtat, savait inspirer une confiance immédiate aux enfants et aux personnes dont la pureté d'âme était manifeste. Madame Prentison nous apprit que son mari avait reçu la visite, durant l'après-midi tragique, d'un homme d'allure assez quelconque, portant un paquet qui avait les dimensions de la boîte du bureau. L'homme, qu'elle put nous décrire avec beaucoup de précision, était pourtant resté peu de temps. Monsieur Prentison semblait à la fois heureux et inquiet de sa visite. A la demande de Sherlock Holmes, Madame Prentison nous conduisit ensuite dans le jardin où se dressait une petite serre, objet de la passion de son mari qui passait là une bonne partie de son temps libre. Sur des étagères, dans des pots de terre bien alignés, des plantes grasses aux dimensions modestes, certaines en fleurs dans la relative chaleur retenue par les panneaux de verre, présentaient chacune des formes et des couleurs différentes. Sherlock Holmes se pencha sur les étiquettes soigneusement plantées dans chaque pot. La plupart des plantes provenaient d'Afrique du Sud : Haworthias, Gasterias, Aloes miniatures, Lithops cachés parmi les cailloux ronds Votre mari avait-il l'habitude de recevoir des voyageurs porteurs de plantes ? demanda Holmes. Pas à ma connaissance. Il était en relation avec nombre d'amateurs en Angleterre et à travers le monde. Ils s'échangeaient des plantes par courrier, chacun donnant aux autres ce qu'il avait en double pour obtenir en retour les espèces qu'il convoitait. C'était aussi pour mon mari, dont le poste ne lui permettait plus de voyager comme nous le faisions autrefois, une joie d'écrire et de recevoir des lettres de pays lointains, tout particulièrement de cette Afrique du Sud à laquelle nous étions restés très attachés. Fréquentiez-vous encore des personnes que vous avez connues en Afrique du Sud ? Quelques amis très surs, la plupart travaillant maintenant au Ministère où mon mari servait de conseiller pour les affaires du Natal. Certains sont devenus diplomates et appartiennent au Foreign Office. Le jour baissait déjà. Nous prîmes congé, laissant Madame Prentison enfermée dans sa propre maison. Sherlock Holmes recommanda la plus extrême vigilance dans la protection dont elle était l'objet. Avant de partir, il s'écarta quelques minutes pour interroger une voisine de Madame Prentison pendant que je sondais les pensées de Sylvester. Dans le cab qui nous ramenait à Baker Street, par la nuit tombante, Sherlock Holmes fit le point de la situation avec moi. Croyez-vous à la thèse officielle de la police, Watson ? Certes non. Il semble que Sylvester ait été conforté dans sa version du crime, privilégiant la culpabilité de Madame Prentison, par un représentant du Secrétaire aux Colonies. Son manque de maturité policière a fait le reste. La voisine des Prentison, infatigable commère qui passe le plus clair de son temps dans son jardin, a pu me décrire avec précision, elle aussi, le visiteur de Monsieur Prentison. Si cet homme avait un lien quelconque avec Madame Prentison, celle-ci n'aurait pas couru le risque de le décrire avec autant d'exactitude, car les deux témoignages se recoupent. Le visiteur ne connaissait donc que Monsieur Prentison, lequel recevait sans doute beaucoup de personnes en rapport avec le Natal et les territoires proches tenus par les Boers, le Transvaal et lÉtat d'Orange. Même avec les descriptions très précises de ce suspect que nous possédons et la quasi-certitude qu'il vivait en Afrique du Sud il y a encore peu de temps, comment le retrouver. Il doit se méfier et ne réapparaîtra pas de sitôt. Fort probable. Il cherchera à se faire oublier. Si, comme j'en ai la certitude, il fait partie d'une organisation structurée, un autre que nous ne connaissons pas prendra sa place. Et à qui s'attaquera-t-il alors ? Au Secrétaire aux Colonies lui-même ! Encore probable. Ou bien un autre de ses plus proches conseillers. Sherlock Holmes frappa sur la vitre arrière du cab avec le pommeau de sa canne. Le cocher se pencha de côté et Holmes lui demanda de filer vers le Secrétariat aux Colonies. Aussitôt arrivés, nous étions conduits auprès du Secrétaire lui-même. Pendant tout l'entretien, il resta un peu dans l'ombre, adossé à la bibliothèque, derrière le rideau de lumière qui inondait son bureau et les fauteuils dans lesquels nous avions pris place. Monsieur le Secrétaire, je ne vous apprendrai rien en vous annonçant que vous êtes menacé, comme vos plus proches collaborateurs. Avez-vous pris des mesures pour empêcher les criminels de vous atteindre ? Le Ministère est bien gardé. Je pense qu'une organisation extrémiste souhaite désorganiser le travail de mon Secrétariat, en charge des affaires d'Afrique du Sud et de la guerre qui vient d'éclater dans ce pays. J'ai demandé que des hommes, dont je suis absolument certain de la loyauté, servent d'intermédiaires exclusifs entre les visiteurs, le gros du personnel du Ministère, et mes collaborateurs les plus proches et moi-même. Je crains plus pour Dimanche. A l'occasion du passage à l'an 1900, une réception sera organisée dans le salon d'honneur du Secrétariat. Je recevrai des collaborateurs de divers ministères, un certain nombre de diplomates et d'hommes influents en rapport avec mon Secrétariat, avec leurs épouses. Je ne peux répondre de toutes ces personnes. Un criminel pourra très bien se glisser parmi eux. Il nous reste donc deux jours. Cela nous laisse encore le temps d'obtenir quelques précieux renseignements. Veuillez me faire connaître ceux dont vous prendriez connaissance, Monsieur le Secrétaire. Comment ce pauvre Prentison a-t-il été tué ? Bien sûr, vous savez déjà, Monsieur le Secrétaire, que Prentison a été empoisonné. Mais on a employé une méthode plus subtile que celle privilégiée par la police. Le meurtrier lui a apporté une boîte contenant des plantes d'Afrique du Sud. Un dispositif très simple a provoqué quelques écorchures minimes sur les mains. Un poison, fabriqué selon les méthodes de la médecine traditionnelle Zoulou, imbibait le papier journal enveloppant les plantes. Prentison a commencé l'examen des plantes après les avoir déballées. Il est mort sous les yeux de son meurtrier, car ce poison est particulièrement rapide et violent. C'est l'un des nombreux poisons que j'ai étudiés dans le laboratoire de chimie de l'hôpital St. Bartolomew. C'était imparable. Prentison parlait souvent de ses plantes, toujours avec passion. Dans ce malheur, Madame Prentison a eu la chance d'échapper au meurtrier qu'elle avait vu. Un second meurtre eut été dangereux pour l'inconnu et inutile puisqu'il avait été vu aussi par la voisine des Prentison. Je me risquais à demander pourquoi tant de précautions devaient être prises autour de la maison des Prentison. Holmes répondit : A cause de ceci. J'ai trouvé cette enveloppe et la courte lettre qu'elle contient dans l'un des livres de Prentison. Ce volume un peu fatigué avait retenu mon attention car il est pourtant récent. Son propriétaire devait le consulter souvent. Il s'agit du sixième volume de "Flora Capensis", édité il y a trois ans. La lettre marquait l'une des pages écrites par John Gilbert Baker, Conservateur de l'Herbier de Kew, et consacrées au genre Haworthia cher à Prentison. Elle avait échappé à la curiosité de la police. Il tendit la lettre au Secrétaire qui la lut et qu'il me donna ensuite. Cher Monsieur Prentison, Notre jeune société propose aux amateurs anglais des plantes en provenance d'Afrique du Sud. Nous connaissons votre intérêt pour cette flore. Nous serions heureux de vous faire parvenir quelques unes de nos plantes pour que vous puissiez juger de notre sérieux. Notre représentant passera vous voir Jeudi 28 Décembre en début d'après-midi. Nous espérons que vous lui réserverez le meilleur accueil. Fidèlement vôtre, signé : Winston Abbot, Président de la Société des Amateurs de Plantes Sud-Africaines Comme vous pouvez le constater, dit Holmes au bout d'un moment, le papier de la lettre est un peu spécial et un examen approfondi devrait montrer qu'il provient d'une papeterie de Johannesburg. La société est certainement inconnue, comme son président, mais l'adresse portée sur l'enveloppe est écrite manuellement et surtout, le timbre de la poste nous indique sa provenance, le quartier des ministères au centre de Londres. Le meurtrier a cherché à la récupérer. Il a forcé les tiroirs du bureau. Sans résultat, bien sûr. L'organisation espère que nous ne l'avons pas encore trouvée et elle enverra quelqu'un chez Madame Prentison pour continuer de rechercher lettre et enveloppe. Hélas, nous n'avons pas le temps d'explorer cette piste ! Pourriez-vous faire confier cette tâche à Scotland Yard ? Lestrade devrait faire merveille. Avant que nous repartions vers Baker Street, Holmes demanda à connaître les détails de la réception du 31 Décembre. Le responsable de la sécurité du ministère, Bruce Cunningham, nous fut présenté. Cet homme de confiance du Secrétaire nous indiqua que les personnes invitées, une centaine, seraient réparties, pour le dîner, autour d'une dizaine de tables rondes dans le salon. Des hommes armés de son service seraient mêlés aux serveurs. Il nous expliqua le code par signes établi entre ses hommes et lui-même, qui serait utilisé pour communiquer sans éveiller l'attention des convives. Nous viendrons dès demain matin préparer avec vous et vos hommes, Cunningham, les détails de la soirée, dit Holmes en prenant congé. Le lendemain matin, de bonne heure, je finissais une première lecture du "Times" en attendant Holmes dans la salon. Mes yeux parcouraient les colonnes alors que je pensais aux événements des jours précédents lorsque mon attention fut attirée par une curieuse annonce "Notre client de Kew a été livré comme convenu. Il a bien reçu les plantes demandées : H. denticulata, H. erecta, H. augustifolia, H. tessellata, H. hybrida. Notre meilleur client de Londres a demandé à être livré le 31, à minuit. Que le livreur prenne ses dispositions." Dès que Sherlock Holmes entra dans le salon déjà vêtu pour se rendre au Secrétariat aux Colonies, je lui montrais l'annonce. Il la lut d'un air préoccupé et nous partîmes aussitôt. Au Secrétariat, Bruce Cunningham nous installa de grandes tables dans son bureau. Sherlock Holmes demanda à connaître les renseignements concernant chaque personne invitée : son activité, ses relations professionnelles et familiales, depuis combien de temps la personne était connue du Ministre et de ses proches, ses passions et petits travers, et, bien sûr, sa description physique aussi précise que possible. Une fiche fut rédigée pour chaque personne. Sherlock Holmes les étudia avec attention, sépara celles qui concernaient les personnes sûres, de celles qui avaient peu de chances d'être impliquées dans le sinistre projet, enfin de celles qui décrivaient des personnes mal connues ou suspectes de contacts avec les Boers. Fort heureusement, il restait moins d'une vingtaine de personnes dans ce dernier groupe. Holmes demanda que les plans de tables fussent tous changés : les personnes suspectes, une vingtaine, seraient réunies autour de deux tables que nous présiderions. A chaque autre table serait invité l'un des plus proches collaborateurs du Ministre avec consigne de rester extrêmement vigilant et de signaler à Cunningham et son équipe le moindre doute ou soupçon. Sur quels indices pourrons-nous déterminer le meurtrier en puissance ? interrogea Cunningham. Ils sont bien minces. Nous savons que le meurtrier est un familier des plantes d'Afrique du Sud, mais pas assez cependant pour bien orthographier les nom latins d'espèces. Dans l'annonce du Times, il a écrit "H. augustifolia" au lieu de "H. angustifolia". Il n'est probablement pas de culture anglaise. La formule de politesse de la lettre adressée à Prentison semble le prouver. En dehors de cela, nous n'avons rien. Une heure avant le début de la soirée, Sherlock Holmes partit régler les derniers détails avec les hommes de Cunningham. Lorsque les premiers invité arrivèrent, dans un joyeux brouhaha qui s'amplifia rapidement, je m'inquiétais de ne pas voir Holmes revenir. Les invités devenaient de plus en nombreux dans l'antichambre où des apéritifs étaient servis. Lorsque chacun pris place devant les tables du dîner, Holmes était toujours absent. J'en fis part à Cunningham. Monsieur Holmes a peut-être eu un retard ? Il m'a donné pour consigne, dans un tel cas, de présider la table qu'il devait surveiller. Vous aurez à la vôtre un invité de dernière minute, ce Monsieur en noir, avec des favoris gris et un lorgnon, un peu voûté. Il est assez désagréable, je vous préviens. A la table que je devais surveiller se trouvait donc l'homme en noir, assis à ma gauche, à deux places de moi. Entre nous, une vieille dame très bavarde avait déjà entamé une conversation animée avec son proche voisin de gauche, un grand jeune homme timide, Michael Leisurier, heureux d'avoir si peu à dire. Violet Chesterton, une fort jolie jeune femme blonde, assez grande, avec un léger accent, se trouvait à ma droite. En l'écoutant parler me revenaient ces vers du poète français : "Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a / L'inflexion des voix chères qui se sont tues". Un homme vêtu d'un horrible costume vert, à sa droite, se nommait George Urban. Je le savais riche commerçant, en relation avec de nombreux diplomates et hommes d'affaire influents de par le monde. Les quatre autres personnes, plus loin de moi, tentaient de trouver un sujet d'intérêt commun. L'homme en noir eut bientôt monopolisé l'attention sur lui par des propos péremptoires. Je compris qu'il travaillait au Ministère de la Guerre. Il avait une opinion sur tout. Ses yeux gris, toujours en mouvement, transperçaient le contestataire. Je tentais de lancer la conversation sur la botanique. A ma surprise, l'homme en noir se trouva intéressé. Puis je fis dévier les propos sur les plantes d'Afrique du Sud, rassemblant toutes les connaissances encore présentes dans mon esprit depuis mes études de médecine, plus de vingt ans auparavant, à l'Université de Londres. La pendule marquait déjà onze heures quinze. Dans trois quarts d'heure, le passage à l'an mille neuf cent allait précipiter les gens les uns vers les autres et nous allions perdre totalement le contrôle de la situation. L'absence de Sherlock Holmes se faisait cruellement sentir. Chaque convive était parti sur des considérations particulières, avec l'un de ses plus proches voisins. Le niveau sonore général était devenu important et je ne pouvais entendre tout ce qui se disait autour de moi. Cunningham, à la table voisine, me lançait parfois un regard qui en disait long sur son désarroi. Minuit moins dix minutes. L'homme en noir s'adressa à moi, me demandant si je connaissais un particulier ou une association qui pouvait fournir des plantes succulentes aux amateurs. Tentant mon va-tout, je lui parlais de la Société des Amateurs de Plantes Sud-Africaines, précisant que j'en avais eu connaissance récemment mais que je n'en connaissais pas l'adresse à Londres. George Urban nota le renseignement : un amateur est toujours prêt à des folies pour satisfaire sa passion, il y avait là de bonnes affaires à réaliser. Violet Chesterton évoqua l'une de ses relations qui souhaitait se séparer de sa collection. Michael Leisurier se déclara intéressé et demanda la liste des plantes disponibles à Violet Chesterton. Celle-ci écrivit sur son menu la liste suivante : Haworthia hybrida, H. obtusa, H. laetevirens, H. major, H. erecta, H. scabra, H. icosiphylla, H. semiglabrata, H. herbacea, H. expansa, H. radula, H. erecta. Elle tendit la liste à Michael Leisurier en lui disant qu'elle ne pouvait rien assurer aujourd'hui mais qu'elle promettait de s'occuper du problème dès le lendemain. L'homme en noir avait eu le temps de parcourir la liste du regard pendant qu'elle passait d'un côté à l'autre de la table. Je le vis porter sa main droite à l'intérieur de sa veste. Je crus qu'il allait tenter l'impossible et accomplir le meurtre prémédité mais avant que j'aie pu atteindre mon propre revolver, je le vis faire l'un des signes convenus la veille avec l'équipe de sécurité, en direction de Cunningham. L'homme en noir n'était autre que Sherlock Holmes ! En dehors de quelques uns des convives réunis autour de cette table, aucun autre n'avait vu l'incident. Les hommes de sécurité se répartirent lentement dans la salle, plusieurs autour du Ministre. Sherlock Holmes invita Michael Leisurier à se diriger vers l'entrée du salon. Holmes me fit signe d'en faire autant avec Violet Chesterton. Cunningham nous suivit et les remit tous deux à la police qui attendait dans le hall. Quelques minutes après, les douze coups de minuit sonnaient à Big Ben : tous les invités se levèrent pour de joyeuses congratulations. Nous étions entrés dans les années mille neuf cents. Finies les années grises et violentes comme la préhistoire de l'humanité : une ère de paix et de progrès nous attendait. Le Secrétaire aux Colonies vint remercier Sherlock Holmes pour avoir évité le drame redouté. Jeus droit aussi à une chaleureuse poignée de main et à ses remerciements. Le lendemain, un lundi, chacun reprenait ses activités. Je me mettais aussitôt à rédiger le cours des événements que nous venions de connaître, à partir de quelques notes prises à la volée. Mon cher Holmes, comment avez-vous su que Violet Chesterton et Michael Leisurier étaient venus dans l'intention de commettre l'attentat ? Vous souvenez-vous de l'annonce du "Times" ? Les premières lettres des noms d'espèces formaient le mot "death" (mort, n.d.t.). Partant de là, le sens de l'annonce était parfaitement clair. Quant à nos deux assassins en puissance, ils avaient repéré les mesures prises pour éviter l'attentat, et Violet Chesterton m'avait reconnu sous mon déguisement. J'ai pu déchiffrer sans problème la liste qu'elle a glissée à Michael Leisurier : "Holmes is here" ("Holmes est là", n.d.t.). Vous avez remarqué qu'un même nom figure deux fois. C'était bien un code. Il n'y avait plus d'hésitation à avoir. Curieuse femme que cette Violet, ajouta Holmes d'un air pensif. C'est une française mariée à un hollandais établi en Afrique du Sud depuis quelques années. Elle avait complètement subjugué le jeune Michael. Sherlock Holmes secoua la tête et me regarda, amusé. La postérité vous saura gré de relater ces ressacs d'une guerre lointaine. Mais en l'an deux mille, qui se souciera encore de Sherlock Holmes, du Docteur Watson et de la guerre des Boers ? Soudain inquiet, je demandais vivement : Que vient faire l'an deux mille dans ces événements ? Que voulez-vous dire, Holmes ? Je veux simplement vous faire comprendre, avec les ménagements d'usage, qu'il n'est pas question de publier la relation de ces événements avant quatre-vingts dix neuf ans, car ils touchent à la politique même de notre pays Désolé, Watson. Pour me faire pardonner, voulez-vous que je vous raconte un cas très amusant rencontré au tout début de ma carrière, celui du Joueur dÉchec de Trafalgar Square ?
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