www.sherlock-holmes.org      LES DIX SEPT MARCHES


le politicien, le phare et le cormoran

Une aventure inédite de Sherlock Holmes

racontée par dix élèves de 5ème C du Collège Alphonse Daudet
Paris 1996


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Holmes, pour une fois, avait été très matinal. Je le surpris en train de déambuler dans notre salon. Il se laissa choir dans un des deux fauteuils de velours vert, et s'empara d'une tasse de thé qu'il avait déposée sur le guéridon. Il ramassa également le Times de la veille, et le feuilleta, ne prêtant aucun intérêt à sa lecture. Il laissa tomber son journal, et se leva encore, pour aller à la fenêtre, d'où il contempla le spectacle des Londoniens pressés et affairés de Baker Street, en cette matinée d'automne. Toujours sans se retourner, il éclaircit sa voix et dit :
_ Watson, pouvez-vous m'apporter la pantoufle dans laquelle je mets mon tabac? Sachez, mon ami, que votre présence n'est pas discrète. Je la sens toujours dans l'air. Elle dégage un tel bien-être qu'il serait impossible à un homme dont les sens sont un peu en éveil de ne pas la remarquer.
Je m'emparai de la fameuse pantoufle contenant le tabac de Holmes, et la lui remis. Il bourra sa pipe, et la fuma paisiblement. Les volutes de fumée qu'elle dégageait me firent tousser, et Holmes partit d'un grand éclat de rire.
_ Eh bien, Holmes, vous semblez aussi plutôt en forme!
_ Pas vraiment, je le crains. D'où mon ton un peu acerbe, mon cher ami. Voyez-vous, Watson, je me ronge. Je suis à court d'affaire. C'est un métier bizarre que celui de détective.
_ Pourtant, cette année, vous avez fait des prouesses...
_ Oui, au début de l'année... Cet été, je n'ai rien fait de bien. Et pour finir, je viens d'apprendre que Clay s'est évadé. Vous savez, le génial inventeur de la Ligue des Rouquins.
_ Mais enfin! Votre réputation n'en est pas ternie!
_ Non, mais je préférerais agir, Watson.
A ce moment, on entendit une explosion dans la pièce voisine.
_ Un coup de feu! m'exclamai-je.
_ Mais non Watson! C'est le perchlorate de fer du tube éprouvette, qui a sûrement reçu une goutte de cuivre.
_ Ah! Encore vos travaux de chimiste...
_ J'étais sûr que vous alliez faire cette remarque! Oui, justement! Mais venez plutôt voir..
Je le suivis. Une mousse jaunâtre s'écoulait lentement du l'éprouvette sur un plateau. Au bout d'une minute, je pus y discerner l'empreinte d'une main.
_ Mais, Holmes! Que signifie ceci?
_ Eh bien, commença-t-il... Mais qu'est ceci?
La sonnette de la porte du rez-de-chaussée venait de retentir.
J'interrogeai mon ami du regard. Il me fit signe de la tête qu'il n'attendait aucune visite.
Quelques secondes plus tard, je distinguai un bruit de pas. J'affirmai alors:
_ Une erreur, sans doute. Et voici Mme Hudson qui monte mon petit déjeuner!
_ Certainement pas, mon cher associé, répartit vivement Holmes. Deux personnes montent notre escalier. Vous percevez bien la différence entre le pas habituel de Mme Hudson, et le pas de celui qui sera, à coup sûr, notre visiteur. Je peux même assurer qu'il est pressé...
En effet, je pus bientôt distinguer le pas traînant de Mme Hudson, et le pas vif et alerte du visiteur qu'elle nous amenait.
Elle introduisit finalement un homme d'âge mûr, au visage bronzé, aux mains fortes. Ses vêtements grossiers et maculés de boue, son teint, son allure gauche le désignaient à la fois comme un paysan et comme un colonial. Appliquant les méthodes de mon ami, que je commençais à bien connaître, j'en déduisis qu'il s'agissait d'un planteur de canne à sucre venu tout droit de la Jamaïque ou d'un lieu analogue, et me demandai quelle aventure avait bien pu le mettre dans un aussi piteux état. Je remarquai également une égratignure récente à son oreille, mais ne m'en occupai guère et interrogeai notre paysan.
_ Bonjour Monsieur. Que désirez-vous et qui...
Le visiteur me coupa la parole:
_Vite! Je dois parler à Mr Holmes!
Holmes arriva, intrigué par ces exclamations:
_ Que lui voulez-vous?
_ C'est urgent. Il m'arrive quelque chose d'affreux. Il doit absolument m'aider. Je vous supplie d'aller le chercher!
Holmes reprit:
_ Vous voulez parler à Mr Holmes, c'est moi!
Je pris alors la parole:
_ Mais entrez donc Mr...
- Greenland, compléta-t-il.
Holmes invita son hôte à s'asseoir. Ce dernier commença:
_Voilà je suis...
Holmes l'interrompit:
_ ...marin, évidemment, et même probablement pêcheur.
_ Comment savez-vous que je...
_ Je connais bien le milieu des marins où je me suis fait quelques amis. Un ancien ami, Mr Cartwells, un bien brave homme, avait la même pigmentation que vous, facilement reconnaissable: des tâches brunes causées par la réverbération du soleil sur la mer qui use les joues des marins. Mais surtout j'ai remarqué vos mains entaillées par les filins au bout desquels se débattent de lourds poissons.
Je restai bouche bée et Greenland balbutia quelques mots pour approuver. Je sentais Holmes satisfait, il avait impressionné Greenland comme il le souhaitait. Il continua:
_ De plus, j'ai distingué dans la poche droite de votre manteau une casquette ornée d'une ancre marine, et sans vouloir vous offenser, vos dents sont jaunies par la tabac à chiquer. Vous avez l'allure et la tête d'un marin: le regard vif comme l'océan, le visage sec et ridé. Le lobe de votre oreille gauche est percé. J'en déduis que vous portez une boucle d'oreille comme tous les marins. Mais où est-elle?
_ Eh bien voilà; je vais vous raconter.
Holmes poursuivit, les yeux fixés sur les pieds du marin.
_ Vous vous êtes enfui de la campagne, non?
_ Oui, mais...
_ J'aperçois un peu de boue séchée sur la semelle de votre chaussure gauche. De plus, vos vêtements sont en piteux état, j'en ai déduit que vous n'avez pas d'appartement à Londres. Donc vous venez d'ailleurs, vous vous êtes échappé de la campagne pour me voir. Par cette même déduction, je puis ajouter qu'il vous arrive quelque chose d'étrange; en effet, quand on part précipitamment et qu'on parcourt une si longue distance - vous ne tenez plus debout - uniquement pour discuter avec moi, c'est qu'on a un grand ennui.
Greenland paraissait stupéfait mais il conclut, illuminé et plein d'espoir:
_ Vous êtes extraordinaire. Je vous supplie de m'aider, je suis dans une situation désespérée!
Je parlai enfin:
_ Bien entendu! Holmes et moi-même discutions, il y a quelques instants, et mon associé se plaignait de manquer d'affaire.
Holmes rectifia:
_ Certes... Mais votre "affaire" doit m'intéresser. Je ne me dérange que pour les cas extraordinaires, n'est-ce pas, Watson?

_ Oui, mais écoutons-le!
_ Vous avez raison.
Et s'adressant à Greenland:
_ Asseyez-vous et exposez-moi votre problème...


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_ Voilà Monsieur... Je viens à vous car...heu... Tout d'abord il faut que vous soyez sûr et certain de mon innocence... Je ne suis qu'un pauvre marin...
Il baissa les yeux puis reprit:
_ On m'accuse d'un crime que je n'ai pas commis... Je ne cherche pas d'histoires!
Le marin s'interrompit un instant, ses lèvres étaient agitées d'un faible tremblement et ses mains se tordaient dans tous les sens. Il était si triste que j'éprouvai de la compassion pour lui.
_ Hmmm... poursuivez, je vous prie, murmura Holmes un doigt posé sur les lèvres dans l'attitude d'un homme plongé dans de grandes réflexions.
_ La nuit dernière vers dix heures, j'allais chercher ma petite barque amarrée près du phare abandonné de Horse Rock, près de Penzance. On le dit abandonné mais moi je dirais plutôt qu'il est hanté... il m'arrive souvent d'y apercevoir des lueurs bizarres à travers les lucarnes...hé...hé...enfin là n'est pas le problème. Où en étais-je donc? Ah! oui, Je sors à la tombée de la nuit en ce moment pour poser mes casiers au même endroit car c'est que c'est un bon coin près du phare... oui, un très bon coin et même sûrement le meilleur de toute la côte! Rocheux et surtout connu de très peu de monde, car vous savez, les crabes et les homards se font rares, je dois venir très tôt au début de la marée si je veux en rapporter au port une bonne vingtaine... Eh bien, j'ai aperçu des bateaux et je vous parie que ce n'étaient pas des bateaux de promeneurs car à cette heure... enfin... ce serait bien des contrebandiers, des...
_ Des contrebandiers? demanda Holmes. Son regard s'était allumé et considérait le marin avec attention.
_ Eh, eh.. on n'en revient pas, hein!! Oui, c'est bien ça... Enfin, c'est ce qu'on dit dans le pays.
Son sourire s'effaça.
_ C'est alors que j'ai entendu un cri horrible... Vous savez, je ne suis pas un froussard, j'ai même servi la Reine en Afghanistan... Et c'était pas une plaisanterie, vous pouvez me croire...
J'allongeais mon bras pour attraper la bouteille de whisky posée sur le guéridon quand Holmes me présenta un flacon de rhum. J'en remplis un verre, le tendis au pêcheur et lui dis avec sympathie:
_ J'y étais aussi, mon ami, une rude épreuve comme vous dites, j'en garde la trace depuis, blessé au combat, j'ai bien failli ne jamais revenir!
Le marin m'adressa un regard reconnaissant et continua:
_ Ca m'a fait un de ces chocs! Car avec, comme je vous l'ai déjà dit, ces lueurs pas très chrétiennes aux lucarnes du phare... ce doit être des fantômes... des esprits...
Il regarda derrière lui, puis reprit:
_ J'ai levé mes casiers en vitesse et je suis retourné sur la grève. Là-bas, je les ai déposés et c'est à ce moment, pour sûr, que j'ai arraché ma boucle d'oreille et l'ai laissée tomber... car devant moi, pauvre diable! devant moi gisait... gisait un corps...
_ Vous teniez beaucoup à cette boucle d'oreille?
_ Oui, mais c'est cet objet que les policiers ont retrouvé, et bien sûr, ils m'ont tout de suite suspecté!!
Je..eh bien... Je n'ai pas pu identifier cet homme. Même sa mère ne l'aurait pas reconnu! Il avait la tête ensanglantée... C'était pas très beau à voir...
Le marin s'arrêta une fois de plus, des gouttelettes de sueur ruisselaient sur son front. Il revivait cette sinistre découverte.
_ Ensuite, j'ai appelé le constable et suis resté près du corps. C'était pas rassurant, vous savez. Il y avait encore cette drôle de lueur qui avait l'air de me regarder.
_ Puis-je vous demander comment vous avez averti la police? demanda Holmes.
_ Ah! pardon! J'ai entendu la barque de Bill approcher...
Mon ami l'interrogea du regard.
_ Bill? C'est un autre pêcheur, il vient parfois pêcher dans le secteur. Je l'ai donc interpellé et lui ai demandé d'aller chercher le constable... Et le constable est arrivé finalement, avec cet inspecteur Lestrade, un type de Scotland Yard, à ce qu'il paraît.
Holmes s'était levé et arpentait la pièce, les mains derrière le dos, le tête baissée, les yeux mi-clos, en regardant le sol.
_ Connaissiez-vous la victime?
_ De nom, oui. Le constable a dit que c'était Sir Cecil, notre châtelain.
_ Vous ne lui aviez jamais parlé?
_ Non, jamais...
Holmes plongea son regard dans les yeux clairs du marin, qui ne sourcilla pas.
_ Mmmh! Continuez, murmura Holmes, qu'ont fait les policiers?
_ Eh bien, ils ont couru partout, il en sortait de tous les coins de la presqu'île, et le petit fouineur, ce Lestrange, ou Lestrade plutôt, qui hurlait des ordres et gesticulait.
Le marin faisait de grands gestes pour mimer cette scène cacophonique.
_ Sacré Lestrade... murmura Holmes, le sourire aux lèvres.
_ Ah! Vous auriez dû voir ça! reprit le marin en sortant sa pipe. Vous permettez?
_ Ne vous gênez pas, fit Holmes dans un sourire, je suis moi-même un grand fumeur, mon ami vous le dira. Mais poursuivez votre récit.
_ Eh bien, ils m'ont posé des tas de questions, ils m'ont demandé mon nom, ce que je faisais ici, ce que j'avais fait dans la soirée, surtout ce que j'avais vu et entendu, tout ça, quoi! Ensuite, ils ont inspecté le sol, et ils ont trouvé...
Le marin n'osait pas continuer. Ses larges mains ridées par l'eau de mer se refermèrent. Il les serrait tellement fort que ses poings tremblaient. Je lui versai un autre verre de rhum.
_ Continuez, n'ayez pas peur, dit Holmes qui le regardait fixement.
_ Mais... je n'ai pas peur, je...je réfléchis. Voilà, donc je disais...qu'ils ont trouvé ma boucle d'oreille près du corps.
La voix du marin tremblait tant qu'il bafouillait.
_ Mais comment est-elle tombée, demandai-je, intrigué.
_ Je ne sais pas... Je me rappelle simplement qu'en déposant mes casiers, je me suis presque arraché l'oreille. Vous comprenez, les casiers, je les charge sur l'épaule pour les porter à ma barque. Mais je venais de trouver ce corps, et je n'y ai pas prêté attention. C'est sûrement à ce moment que ma boucle d'oreille est tombée. C'est sûrement cela. Bon, peu importe, maintenant, ils me soupçonnent d'avoir assassiné cet homme... Le marin baissait la tête, accablé.
_ Ecoutez-moi, Greenland, reprit Holmes. Je suis prêt à vous croire, mais faites-moi, à votre tour, confiance jusqu'au bout. Il y a autre chose, n'est-ce pas?
Le marin nous adressa un regard désespéré.
_ Oui, Monsieur. Et je vois bien que je suis perdu. C'était il y a plus de trente ans, Monsieur. J'étais un jeune homme plutôt bagarreur, on peut le dire, et j'aimais m'amuser avec les amis. On prenait du bon temps, voyez-vous, à terre. Un soir, au Cerf Blanc, j'ai cassé une chaise sur la tête d'un matelot. On peut dire que j'ai frappé comme un sourd... Il en est mort. Mais j'étais saoul et... et... je ne voulais pas le faire, juste lui donner une leçon. Des larmes coulèrent sur les joues du marin... Vous imaginez la suite... vous connaissez Princetown? J'y ai pourri vingt ans, Monsieur, et je ne veux pas y retourner. C'est pour cela, vous comprenez, que quand j'ai vu un policier, ma boucle d'oreille tachée de sang dans la main, parler à ce Lestrade, et quand je l'ai entendu donner l'ordre de me fouiller, j'ai saisi l'occasion... J'ai couru de toutes mes forces, jusqu'à mon bateau, j'ai réussi à leur échapper dans la nuit, et à trouver un cheval. Voilà, vous connaissez toute l'histoire. Aidez-moi, Monsieur, je vous en supplie!
_ Intéressant! Une bonne affaire! N'est-ce pas, Watson? dit Holmes en se frottant les mains.
Je hochai la tête.
_ Il est vrai, c'est une bonne affaire, m'écriai-je.
Je jetai un coup d'oeil à mon collègue. Il était en grande méditation. Je murmurai à son oreille:
_ Comment diable pouvez-vous être sûr des dires de ce marin? Ce ne sont peut-être qu'inventions.
_ Hum, hum... Beaucoup de petits détails me permettent d'en être certain. Mmm, par exemple, observez ses bottes... Je dévisageai mon ami. N'y comprenant rien, je bafouillai:
Mais, mais c'est peut-être une machination. De la terre, de l'eau et du sable, ce sont des éléments qu'il est facile de se procurer. Il me répondit à l'oreille:
_ Et une goutte de sang... séchée depuis un bon moment! Ce qui prouverait qu'il n'en a pas imprégné sa bottine juste avant de venir.
Maintenant le marin nous dévisageait d'un air sévère. Il s'écria vivement:
_ Mais me croirez-vous donc, à la fin!
Holmes répondit tranquillement:
_ Pas à la fin, depuis le début.
Peu sûr de son interlocuteur, le marin s'apprêtait à répliquer quand des coups retentirent à la porte du bas. Mme Hudson entra bientôt et annonça d'une voix douce:
_ M. l'inspecteur Lestrade voudrait vous voir, il dit que c'est urgent.
_ Faites entrer, faites entrer...
Le marin, au mot "inspecteur", s'affola. Il se mit à courir à la recherche d'une cachette, mais il n'en trouva pas de très appropriée; Il rageait:
_ Je le savais! C'est pour cela que vous conspiriez, tout à l'instant! C'était un coup monté!
Holmes expliqua, toujours aussi calmement:
_ Non, cher Monsieur, je ne vous ai pas dénoncé, mais même si cela avait été vrai, si vous êtes innocent, vous n'avez rien à craindre de la justice.
Sur ce, la porte s'ouvrit, et Lestrade entra. Il parcourut la pièce du regard, et s'avança vers l'homme qu'il venait d'apercevoir.
_ M. Holmes, que signifie cela? Cet homme a cru nous filer entre les doigts, mais vous savez qu'on ne m'échappe pas ainsi. Je me demande ce que peut bien faire chez vous un gibier de potence comme celui-là!
_ Mais voyons, Lestrade, c'est la chose la plus simple du monde à expliquer! Qu'est-ce qu'un homme soupçonné de meurtre peut bien faire chez un détective privé?
Lestrade tapa du poing sur la table, et s'exclama joyeusement:
_ Mais bien sûr, il vient dire à ce détective qu'il est innocent et lui demande de le prouver!
_ C'est exact.
Holmes se retourna vers le marin effrayé et lui dit:
_ Calmez-vous, mon brave, vous resterez sous surveillance jusqu'à ce que nous prouvions votre innocence.
_ Vous ne semblez pas en possession de tous les faits, dit Lestrade à mon compagnon. Je reviens de là-bas, et je puis vous affirmer que cet homme vient d'assassiner le premier Lord de l'Amirauté!
_ Comment! Le ministre de la Marine, m'exclamai-je! Sir Klintwife?
Holmes lui-même sembla surpris un instant d'apprendre que l'histoire tragique qui venait de nous être racontée concernait l'un des premiers personnages de l'Etat. .
_ Tut! fit-il, très intéressant.
L'inspecteur, visiblement heureux d'avoir marqué un point contre le célèbre détective, poussa son avantage.
_ Vous voyez bien, Holmes, que ce n'est pas une affaire pour vous. Et je vous promets bien que je tiens le coupable, et qu'il ne m'échappera pas.
_ Sur ce, ajouta fermement Lestrade en posant la main sur l'épaule du marin, il est de mon devoir de vous indiquer que tout ce que vous direz à partir de maintenant pourra servir contre vous.
Lestrade quitta le salon, emmenant Greenland au poste de police le plus proche. Holmes, vautré sur le canapé, fermait les yeux et semblait méditer. Pour ma part, j'étais vivement ému par l'ampleur soudaine prise par l'histoire étrange et sanglante que nous avait livrée le vieux marin, et par l'importance de l'homme qui en avait été la victime. Lord Klintwife incarnait, à cette époque et depuis longtemps, toute la marine britannique. Au bout d'un instant, Holmes se leva d'un bond.
_ Vous partez? demandai-je.
Mon ami esquissa un sourire.
_ Je puis vous accompagner, suggérai-je, si je ne vous dérange pas, naturellement.
_ Bien sûr, mon fidèle associé! Mais où pensez-vous que nous nous rendons?
_ Je suppose que vous allez interroger la veuve...
_ Toujours aussi sentimental, Watson. Nous irons certainement, cependant, je crois qu'il vaut mieux visiter ce phare le plus vite possible, avant que le temps ne change et surtout avant que Lestrade ne retourne tout le terrain avec ses hommes. Il nous faut recueillir là-bas tous les indices qui ont pu lui échapper.
Holmes tendit le bras vers l'indicateur des chemins de fer, le feuilleta, puis me le tendit.
_ Trouvez donc si nous avons un train pour Penzance, demanda-t-il.
Pour une fois, Holmes ne voulait pas se laisser distraire de ses réflexions par des tâches triviales, bien que nécessaires à l'enquête, et me laissait le soin d'organiser le voyage.
_ Nous avons un train dans trois quarts d'heure à Victoria, proclamai-je bientôt.
Nous fûmes prêts en quelques minutes, hélâmes un cab dans Baker Street, et, après que mon ami eut envoyé quelques câbles, nous nous installâmes dans un compartiment vide du train en partance pour Penzance. Il démarra sans même que je m'en aperçoive, tant le mystérieux crime occupait mon esprit. Au bout d'un moment, voyant qu'Holmes était toujours absorbé dans ses pensées, je laissai mon regard suivre la marche du train qui traversait une partie de Londres avant d'aborder la campagne. C'était le paysage typique de l'Angleterre traditionnelle : routes encaissées, bordées de talus qui séparaient les prés fleuris, vaches paisibles, moutons tondus, églises perdues dans la verdure. Les maisons, nombreuses aux alentours de Londres, se faisaient plus rares. Mon ami, assis près de moi, fumait la pipe et lisait maintenant les journaux qu'il avait pris à la gare, puis les froissait un à un et les jetait à terre.
Quelques heures plus tard, nous arrivâmes en gare de Penzance. Je sentis l'air frais de la mer caresser mon visage. Un homme, non loin, avec une voiture à cheval près de lui, nous faisait de grands signes. Sherlock Holmes, toujours silencieux, se dirigea vers lui. Ce cocher se présenta comme un domestique de la famille Klintwife. Sa vieille voiture à cheval, astiquée jusqu'à l'abîmer, était tirée par deux superbes chevaux de trait rouans. J'étais fasciné tant leur sang était pur et leurs traits bien tracés.
_ Watson, voulez-vous vous dépêcher, s'il vous plaît, montez, le cocher attend!
Je regardai une fois encore ces bêtes hors du commun qui montraient, elles aussi, de l'impatience. Je m'assis sur la banquette arrière. Au cri du cocher, les chevaux partirent au trot. La route, pavée de morceaux de craie ou de silex, était très mauvaise, des trous jonchaient le chemin et faisaient pencher notre voiture. La route longeait la falaise. En bas de cette dernière, la mer, agitée, chantait aux oreilles comme un bourdonnement d'abeilles. C'était vraiment un endroit charmant. Au loin, en haut de la falaise, la silhouette du phare se détachait sur le ciel brumeux. J'entendais Holmes respirer avec avidité l'air vivifiant de l'océan. Les vagues grossissaient pour se briser contre le mur de la falaise. Le chemin nous mena au pied du phare. Maintenant, pareil à un colosse, il s'élançait devant nous. Impossible de ne pas rester figé lorsque son ombre vous atteignait. Ce beau phare du XVIIème siècle, sali par les années, présentait à nos yeux trois petites fenêtres aux carreaux cassés. Tout en haut, dans la pièce principale, on voyait, à travers la vitre circulaire, une lanterne, inutilisée depuis longtemps. Au pied de la grande tour, les maisons des veilleurs du phare étaient laissées à l'abandon. Holmes me tira bientôt de ma contemplation.
Un policeman montait la garde près du phare, et nous découvrîmes qu'il veillait près du cadavre de Lord Klintwife, que Lestrade n'avait pas encore fait enlever.
_ La chance est avec nous, Watson, s'exclama Holmes. Tout à sa poursuite, notre ami Lestrade a oublié de tout bouleverser ici. Examinons le corps.
Mon ami était connu de tous les policemen d'Angleterre. Aussi celui-ci, un certain Hazlitt qu'Holmes avait rencontré, me confia-t-il, lors de l'affaire Tomas Sing - une étrange enquête que je serai peut-être autorisé à raconter à jour - ne fit aucune difficulté pour nous laisser voir le cadavre de la victime.
_ Dites, Watson, qu'en pensez-vous? me demanda Holmes en désignant la tête ensanglantée du ministre.
La blessure était terrible. Après un rapide examen, je répondis:
_ La boîte crânienne est fendue au niveau frontal, la capsule optique a été touchée, ainsi que la capsule olfactive, qui est sérieusement endommagée. L'homme a reçu un coup exceptionnellement violent en plein visage, assené par un agresseur d'une force herculéenne, au moyen d'un objet de forme irrégulière, comme une massue, ou une grosse pierre. Il se peut aussi qu'il ait fait une chute. Oui, cette seconde hypothèse est sans doute la bonne, poursuivis-je en écartant les vêtements déchirés du mort. Regardez ces ecchymoses, et là, tenez, les deux clavicules sont fracturées. Mais alors, d'où est-il tombé?
_ Du phare, Watson.
_ Mais enfin, Holmes, le phare est à plus de vingt mètres!
_ C'est sans doute ce qu'a pensé Lestrade, répartit sèchement mon ami. Cependant, considérez les énormes rochers arc-boutés au phare de ce côté. Je crois bien qu'un corps projeté du haut du phare (et non simplement tombant à la verticale) pourrait rebondir jusqu'à l'endroit où a été trouvé le cadavre. Nous allons vérifier, s'exclama-t-il alors en escaladant les premiers rochers. Holmes me rejoignit bientôt, un morceau de granit à la main.
_ Qu'en pensez-vous, Watson? Vous avez vu que j'ai ramassé cette pierre sur le sommet de cet énorme rocher incliné vers nous.
_ Les traces rouge sombre qui maculaient la pierre que me tendait Holmes ne laissaient aucun doute.
_ Du sang, vous aviez raison, Holmes.
_ Et regardez ceci.
Holmes brandissait un soulier de forme élégante.
_ Je l'ai trouvé là-haut aussi. Vous aviez remarqué qu'il manquait une chaussure au pied droit du cadavre... Du 14, ainsi que vous pouvez le constater.
_ Le corps a-t-il été fouillé? demanda mon ami à Hazlitt, qui regardait la scène avec ébahissement.
_ Oui Monsieur, mais l'inspecteur a tenu à tout laisser en place. Il n'avait sur lui que ses clés, là, dans cette poche.
Suivant les indications d'Hazlitt, j'extirpai un jeu de clés de la poche du mort. Holmes s'en empara, et désignant l'une d'elles avec une exclamation de triomphe, me demanda:
_ Qu'en dites-vous?
Certes, ce n'était pas une clé ordinaire. Elle était très grosse, légèrement tordue, et, au contraire des autres, passablement rouillée.
_ La clé du phare, m'exclamai-je!
_ Exactement. Et maintenant, Watson, je vous prie de demeurer ici un moment sans bouger, je dois examiner les empreintes.
Hazlitt et moi, assis côte à côte, abrités du vent par l'énorme roc qu'avait escaladé Holmes, suivîmes le détective du regard. Il commença par marcher lentement, tête baissée, autour du cadavre. A deux reprises, il se baissa et appliqua à terre la semelle de la chaussure de Lord Klintwife. Peu après, il commença, toujours à pas prudents, à décrire de grands cercles autour du phare, et finit par s'arrêter près de la porte de l'édifice. Il me fit signe alors de le rejoindre.
_ Venez, Watson, mais de grâce, prenez garde de ne poser vos pieds que sur les galets, là, le long des rochers.
Mon ami entra dans le phare, je le suivais en faisant attention où je posais les pieds car le sol était parsemé de gros cailloux. Une pièce froide et mal éclairée, poussiéreuse et ronde s'ouvrit devant nous. Une étagère de bois était installée au fond de la pièce, tandis qu'une carte marine racornie pendait au mur fissuré. Je tendis à Holmes la lampe à pétrole que m'avait remise Hazlitt. Il s'approcha de la fenêtre et commença à fouiner dans tous les recoins, l'air très excité. Il dit:
_ Eh! Watson, ne restez pas hébété comme cela, mettez-vous sur le côté!"
Je lui répondis par un bref hochement de tête et m'assis, cherchant en vain un indice. Holmes ne prêta aucune attention à moi, il continua ses recherches. Soudain, il s'écria:
_ Watson, venez voir, regardez ces traces de pas encore humides! Notre homme mesure environ six pieds. Regardez ces éclaboussures! L'individu a dû marcher dans une flaque d'eau. C'est un homme, c'est sûr! Il chausse grand, vous voyez, c'est du 15; il a une enjambée de plus de deux pieds six pouces. Mais poursuivons nos recherches.
Holmes examina à la loupe la vieille carte tendue sur le mur fissuré . Celle-ci devait certainement servir à cacher les fentes trop voyantes de la muraille. L'étagère de bois chargée de je ne sais quels vieux outils menaçait de s'effondrer.
Je m'en approchai, me baissai, cherchant parmi les bouts de bois un renseignement intéressant. N'ayant rien vu d'étrange, je me relevai et me cognai contre une planche posée là, en équilibre sur l'étagère. Je sursautai puis ramassai la planche.
Holmes, amusé, me demanda:
_ Pigeon, mouette ou cormoran?
_Comment?
Agacé, il me dit:
_ Mais si, sur la planche, Watson!
_ Holmes! Avez-vous des yeux derrière la tête?
Sur la planche couverte d'une épaisse couche de poussière, on distinguait en effet nettement deux empreintes qui ne pouvaient appartenir qu'à un oiseau.
Holmes rétorqua avec une pointe d'ironie
_ Allons, j'ai fait le tour de la pièce moi aussi! A votre avis, quel oiseau a laissé ces empreintes?
_ Une mouette, sans aucun doute, puisque nous sommes en bordure de mer.
Mais ami, riant sous cape, répondit:
_ Mais non, Watson! Les pattes des mouettes sont pourvues de quatre doigts: les trois doigts antérieurs sont unis par une palmure, le quatrième est libre, plus court et inséré plus haut. Il ne s'agit pas non plus d'empreintes de pigeon, puisque le pigeon n'a pas les pieds palmés. Non, Watson, c'est un cormoran, assurément, car ses quatre doigts sont réunis par des membranes.
_ Mais comment sont-elles arrivées ici? L'oiseau a dû entrer par la fenêtre.
_ Cette fenêtre n'a pas été ouverte depuis très longtemps, répondit Holmes, les volets sont remplis de toiles d'araignée. Il ne reste donc que...
_ La porte! coupai-je, l'oiseau est entré par la porte.
_ En quelque sorte. Il est vrai qu'on peut tout de suite conclure qu'il est passé par la porte puisque la fenêtre n'a pas été ouverte mais en fait, il n'est pas entré ici par ses propres moyens: il s'agit d'un cormoran empaillé.
_ Comment cela?
_ Regardez, sur la planche...
Je me penchai et inspectai l'empreinte. Il continua:
_ Ce trait que vous voyez est la trace d'un bout de fil de fer, juste au milieu de l'empreinte. Les griffes n'ont pas transpercé le bois. Mon ami Sherman, le naturaliste de Pinchin Lane m'avait expliqué que les pattes d'un oiseau empaillé ne peuvent jamais griffer le bois! De plus... voyez cette épaisse couche de poussière tout autour de l'empreinte, un cormoran vivant n'aurait pas pu rester une éternité sur cette planche, sans bouger. J'en déduis donc qu'il s'agissait d'un cormoran empaillé!
_ Vous voyez ces traces blanches près des empreintes, Watson?
Il s'accroupit et continua:
_ C'est du phosphore. Il y a deux sortes de phosphore, le blanc et le rouge. Le phosphore blanc est un solide d'un blanc jaunâtre, mou comme de la cire. Dans l'obscurité, il présente le phénomène de la phosphorescence. Stapleton avait utilisé ce produit toxique pour donner à son chien une apparence terrifiante, vous vous en souvenez, Watson?
_ Sans doute.
Holmes me fit signe de poursuivre mes investigations, et continua de son côté. J'interrompis bientôt mes recherches pour le regarder, assis dans un coin, reniflant je ne savais quoi.
_ C'est tout pour le rez-de-chaussée, s'exclama-t-il enfin, passons à l'étage, Watson!
Nous empruntâmes un long et étroit escalier. Seule une lucarne éclairait la pièce ronde où nous débouchâmes.
_ Le cormoran, dit Holmes.
Sur le rebord de la lucarne, un bel oiseau noir empaillé était posé, répandant une faible et étrange lueur.
Holmes le prit et l'inspecta.
_ Merveilleux, Holmes, vous aviez raison! Mais nous ne cherchons pas de traces de pas ici?
_ Jamais deux choses à la fois, vous devriez le savoir!
J'attendis quelques minutes, puis il me dit:
_ La même pointure, du 15, et pour cette autre série d'empreintes, du 14. Deux hommes plutôt grands, donc. Voici une trace de dérapage! Il semble qu'il y ait eu lutte. Allons voir sur la plate-forme.
Il sortit sa loupe:
_ Watson, regardez! Sur la balustrade, des traces de doigts. Et toujours deux séries d'empreintes. Le premier homme a reculé jusque dans ce coin. L'autre a marché d'un pas ferme. Et le premier a bondi derrière lui. Là s'est déroulé le combat, regardez ce dérapage! Et vous remarquez qu'une seule série d'empreintes redescend l'escalier. Allons, descendons nous aussi, Watson, nous avons vu tout ce qu'il y avait à trouver ici.
Nous rendîmes les clés à Hazlitt, ainsi que la chaussure du mort, et repartîmes en voiture jusqu'à la gare. Holmes envoya de nouveau un câble avant l'arrivée du train.
Lorsque nous fûmes de nouveau confortablement installés dans notre compartiment, et en route pour Londres, je ne pus résister au désir d'interroger Holmes.
_ Voyons, Holmes, un ministre assassiné, un marin suspecté, des traces de pas mystérieuses dans un phare, une lutte sur la plate-forme, une chute, un cormoran empaillé. Voici toutes les données, et je vous avoue que je n'y comprends rien!
_ En tout cas, notre ami Greenland est hors de cause, répondit Holmes.
_ Ah! J'en suis bien heureux, mais comment pouvez-vous l'affirmer?
_ Voyons, Watson, vous avez vu les mêmes choses que moi! Il a plu, vous l'avez remarqué, au début de la nuit du crime. Ce matin, notre ami le marin a laissé de nombreuses traces boueuses sur notre moquette. Si Mme Hudson n'a pas la malencontreuse idée de les faire disparaître, vous constaterez que Greenland chausse du 11, et que ses lourds souliers ne laissent pas les mêmes empreintes fines et élégantes que celles que nous avons trouvées au phare. En revanche, on retrouve ses empreintes près du cadavre, ce qui confirme son témoignage. Mais on n'y trouve pas les empreintes du mort, que l'on devrait relever s'il y avait eu lutte à cet endroit. Par conséquent, Greenland a dit vrai, et notre politicien a été tué au phare.
_ N'a-t-il pas pu être tué ailleurs et transporté ici?
_ Vous vous défendez bien, Watson. Mais cette hypothèse ne tient pas. Souvenez-vous des empreintes du Klintwife dans le phare: elles montent l'escalier, et ne le descendent pas; des traces de lutte sur la passerelle, et enfin, de cette pierre tachée de sang. Vous voyez bien que notre ministre a été précipité du haut du phare, et que sa tête a heurté cette pierre. Et son corps a rebondi jusqu'à l'endroit où nous l'avons vu.
_ Mais par qui a-t-il été tué, si ce n'est pas par Greenland?
_ Quant à cela, nous le saurons bientôt. Il nous faut d'abord voir mon frère Mycroft. Vous savez que pour ce qui concerne le gouvernement, il est la meilleure source d'information. Tout ce que je puis vous dire pour le moment, vous pouvez le déduire des empreintes que vous avez observées comme moi: notre homme est aussi grand que moi, mais un peu moins lourd. Un homme grand et mince donc. Il est jeune et en bonne forme physique (ses enjambées nous le prouvent, et vous avez remarqué qu'il a couru longtemps en quittant le phare), et sans aucun doute vêtu élégamment. Il chausse du 15 et possède une clé du phare (la serrure n'a pas été forcée). Pour le reste, attendons d'avoir vu Mycroft.
_ Ne devrions-nous pas plutôt rencontrer la veuve?
_ Sacré Watson, toujours le même! Nous la verrons ensuite, je le lui ai câblé ce matin.

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Holmes me parlait peu de son frère Mycroft, et je le connaissais mal. Selon mon ami, Mycroft avait un excellent sens de l'observation et de la déduction. Holmes affirmait même que s'il l'avait voulu, son frère serait devenu le meilleur détective du monde entier. Dès notre arrivée à Victoria, nous nous fîmes conduire au club Diogène, où Mycroft nous attendait. Holmes prit la parole:
_ Bonjour Mycroft, tu as reçu mon câble?
_ Bonjour, Sherlock, bonjour Watson. Je vous attendais. Quand j'ai appris la mort de Klintwife, j'ai deviné que tu enquêterais sur l'affaire. Je le connaissais, et je peux te donner tous les renseignements que tu voudras sur lui.
Je demandai alors:
_ Parlez-nous donc de ce ministre.
_ Klintwife était, comme vous le savez, Premier Lord de l'Amirauté. Il descendait d'une vieille famille de Cornouailles. Il y possédait un superbe château, qui trône au milieu d'un vaste domaine en bord de mer. On peut trouver sur ses terres plusieurs phares assez curieux, dont certains datent au moins de la reine Anne et ne sont plus en service. Ses ancêtres ont joué un rôle politique important, et se sont toujours intéressés à la vie maritime du pays. L'un d'eux, grand collectionneur de tableaux, fut ambassadeur en France sous les George.
Mycroft marque un temps d'arrêt puis ajouta:
_ Il faisait plutôt frais, en Cornouailles, n'est-ce pas, Watson? Cela n'a pas dû arranger votre rhume!
_ Oui, depuis ce matin, je ne cesse d'éternuer. Mais, m'exclamai-je étonné, comment le savez-vous, je n'arbore aucune trace de ce rhume, il me semble!
Mycroft esquissa un sourire, puis retrouvant son sérieux:
_ Eh bien, je vous ai vus arriver dans la rue, et...
_ Et il a aperçu votre écharpe, compléta Holmes. Et comme il sait que nous venons directement de la gare à cause du câble que je lui ai envoyé, il a déduit que dès ce matin, vous avez pris cette écharpe pour protéger votre gorge. Mais revenons à Klintwife.
_ Je ne sais pas grand-chose de plus sur lui, reprit Mycroft. Il s'était remarié avec une femme charmante, et vivait paisiblement à Londres. Il laisse un fils de six ans, et un beau-fils de trente ans, qui d'ailleurs, est bien connu à Londres pour ses folles dépenses au jeu. De temps à autre, il séjournait dans son domaine de Cornouailles. Ces derniers temps, il était très préoccupé par les affaires de contrebande, qui étaient de son ressort comme ministre de la Marine. C'est à ce titre, et aussi à cause de sa compétence artistique bien connue, qu'il a été amené à s'intéresser à cette affaire de trafic de tableaux dont on parle depuis quelque temps.
_ Un homme honnête, donc... demanda mon ami.
- Au-dessus de tout soupçon.
_ Je te remercie, Mycroft, cette affaire me plaît de plus en plus. Au revoir! Vous venez, Watson?
_ J'arrive, au revoir Mycroft.
_ Au revoir, Watson, et portez-vous mieux! Sois prudent, Sherlock. Bonne chance, et transmettez mes condoléances à la veuve, je l'ai rencontrée une fois!
La résidence du politicien, un peu à l'écart de ces maisons cossues de briques rouges que l'on voit communément dans Chelsea, était assez imposante, et percée d'innombrables fenêtres. Une vaste pelouse entourait cette demeure du siècle dernier, et, après avoir considéré l'édifice, je suivis Holmes, qui venait de s'engager dans l'allée
Mon ami frappa à la porte, et une soubrette nous conduisit dans le dédale des couloirs, jusqu'à un salon spacieux, offrant une vue sur un petit parc charmant et bien entretenu.
Le mobilier était d'une rare finesse, plusieurs tableaux datant du siècle dernier, qui, pour la plupart, représentaient les membres de la famille du politicien, ornaient les murs; deux petits secrétaires très raffinés, de Boulle, agrémentés de plusieurs statuettes de porcelaine de Chine, étaient disposés chacun dans un angle de la pièce; sur un ravissant guéridon, on avait laissé quelques livres reliés que le pauvre maître de maison avait dû feuilleter sans doute, avant sa triste aventure. Tout ce luxe inouï me dépaysait, mais, finalement, je m'arrachai à la contemplation des meubles pour m'intéresser à la veuve du ministre qui nous attendait paisible, sereine, sur un magnifique sofa. Elle approchait la quarantaine, car des rides encore légères la trahissaient; mais pourtant, son visage aujourd'hui mélancolique et légèrement bouffi par les larmes versées à cause de la perte de son mari demeurait splendide. Des cheveux blonds et frisés encadraient son fin minois, qui aurait pu figurer dans une oeuvre de Raphaël, à mon avis, tant il en émanait un je-ne-sais-quoi qui séduit et charme. Aux pieds de la belle femme, un garçonnet de sept ans jouait innocemment, sans se préoccuper des visiteurs.
Holmes se présenta, tout en examinant avec soin la veuve. Il ajouta :
Et voici mon ami intime, le docteur James Watson. Que sa présence ne vous préoccupe pas, madame, il est également mon collaborateur, et vous pouvez me parler devant lui sans craindre que vos paroles ne soient répétées...
Je vous crois sur parole, Mr. Holmes. Si j'ai accepté votre visite, c'est parce que je veux connaître la vérité, et voir l'enquête avancer. De plus, Mrs. Jordan et O'Grady, qui peuvent être considérées comme mes amies, m'ont dit beaucoup de bien de vous. Entre nous, Lestrade et tous ses collègues de Scotland Yard sont peu efficaces... Enfin, comme je l'ai dit à l'inspecteur, il faut que vous sachiez qu'hier, au moment où mon pauvre mari s'est absenté pour prendre le train, j'étais absente.
Excusez-moi, madame, serait-ce tellement indiscret de vous demander où vous vous êtes rendue?
La veuve demeura interdite, et ses joues d'un blanc laiteux s'empourprèrent subitement. Elle balbutia des paroles inintelligibles, et parut de plus en plus confuse.
Elle finit par dire, un peu sèchement :
Pardonnez-moi, Monsieur Holmes, mais, à cette question, il m'est impossible de répondre.
C'est bien fâcheux, car, faute de vos renseignements, je ne pourrai clore l'affaire. Je vous remercie donc de m'avoir accordé cet entretien ou plutôt, ce commencement d'entretien. Eh bien, adieu, madame, j'ai été enchanté de faire votre connaissance. Toutes mes condoléances.
Holmes se leva, je l'imitai. Nous sortîmes de la pièce, mais, après quelques secondes de réflexion, Lady Klintwife nous rejoignit, encore troublée.
Mr. Holmes! Pardonnez-moi, je vous en supplie, je vous dirai tout, par amour pour mon mari. J'ai un amant, monsieur. Mon époux était au courant, mais il ne s'en souciait guère, connaissant mon amour pour lui, malgré mes infidélités. Maintenant, rentrez dans le salon, je vous prie. Mon jeune fils ne sait rien.
Nous rentrâmes dans la salle, et nous réintégrâmes nos places initiales.
Holmes reprit :
Bien. Savez-vous où était votre fils aîné, le jour de la mort de son beau-père?
Mon fils ne demeure plus ici, mais je crois qu'il a passé cette journée à Londres, avec deux gentlemen. Il m'a dit qu'il tenait à être interrogé lui aussi, aujourd'hui. Je pense qu'il va venir nous rendre visite.
Votre mari avait-il des raisons, à vos yeux, de tout abandonner ainsi et de partir pour les Cornouailles?
À mes yeux, non. Mon mari était un homme très réfléchi, pas du tout impulsif. Il savait exactement ce qu'il faisait lorsqu'il prenait ses décisions...
Le petit enfant qui s'amusait sur le tapis persan se releva et dit :
Maman, pourquoi Père ne revient plus ? Et pourquoi m'a-t-il fait promettre de ne rien dire à personne?
Que t'a-t-il fait promettre, Ed? Allons, dis-moi tout cela, mon chéri.
Bien, je vais te dire, Maman. C'est quand on jouait ensemble à la balle dans la nursery, avec Père. J'ai pris la balle, je l'ai lancée, mais elle est arrivée sur la cheminée. Alors une petite porte s'est ouverte, au-dessus de la cheminée. Alors Père s'est approché, et il a regardé dans la cachette. Et moi, alors, j'ai regardé, et Père a dit, au bout d'un moment :
Tiens, la clé du phare... Le phare! Mais oui! c'est cela! Oh, Louis-Edward, promets-moi de ne rien dire à personne. Personne ne doit savoir que j'ai trouvé cette clé.
Le temps presse, dit Holmes, il faut examiner la nursery.
Et, sans même attendre l'autorisation de la veuve, mon ami grimpa les marches en marbre de l'escalier et le petit garçon le conduisit jusqu'à la pièce où son père avait découvert la fameuse clé. Holmes entra, nous écarta de la cheminée. Des débris de plâtre jonchaient le sol. Mon ami s'empara de la balle qui traînait encore près de la cheminée. Il prit la main du garçon et lui dit, d'un ton aimable :
Peux-tu me dire où tu étais lorsque tu as lancé le ballon?
J'étais là où je suis maintenant.
Peux-tu lancer la balle comme tu l'as fait l'autre jour, avec ton père?"
L'enfant jeta le ballon de toutes ses forces sur la cheminée. Un déclic se produisit, et une petite porte s'entrouvrit, découvrant une fente obscure. Holmes s'arma d'une chandelle, et éclaira le trou béant. Il prit alors une petite boîte en fer blanc qui reposait à l'intérieur de la cachette. Mon ami l'ouvrit, et déchiffra à haute voix une inscription presque illisible, d'une écriture penchée vers la gauche
Clef du phare... Et bien, je me demande qui avait à cacher dans cette demeure la clé d'un phare abandonné de Cornouailles... Avez-vous remarqué, Watson, ceci est l'écriture d'un gaucher : les lettres sont inclinées vers la gauche. Oui, là, regardez bien... Observez encore ceci; dit mon ami en examinant avec attention le bout de feuille de papier qui avait servi à indiquer ce qu'était cette clé, et à quoi elle devait être utilisée; voyez vous, ce papier comporte derrière l'inscription, les lettres RTHUMBE. J'en déduis que ce morceau de feuille a été déchirée au Northumberland Hotel, et que celle-ci provient de là-bas."
Holmes continua à prélever des débris de plâtre, à mesurer des empreintes invisibles pendant une bonne demi-heure. Après ce laps de temps, il se releva, et descendit les marches de l'escalier tout en méditant. Nous pénétrâmes dans le salon, avec l'intention de remercier la veuve et de nous en aller. Pourtant, la présence d'un autre homme dans la salle coupa notre élan. Il était vêtu avec élégance, et ses manières semblaient très recherchées. La veuve fit les présentations :
Mr. Holmes, Dr. Watson, mon fils aîné, William-Andrew Stanley : il est le fils de mon premier époux.
Enchanté, fit le jeune homme, distant.
Holmes répondit d'un ton froid, et pria la mère de le laisser seul avec le fils. Elle accepta avec empressement, et nous demeurâmes en compagnie du jeune Stanley, qui nous examinait sans aménité. Mon ami, de plus en plus sec, dit:
J'aimerais savoir en quelle compagnie vous étiez le jour de la mort de votre beau-père, hier.
Quelle question! J'étais avec John Fairbank et Rob Fontaine. Ce sont deux amis que j'ai rencontrés à l'université. Nous étions à Londres, ce jour-là. Excusez-moi, mais, pourquoi fixez-vous mes chaussures ainsi ?
Eludant la question, Holmes reprit :
Votre mère m'a dit que vous ne demeuriez plus ici. Je crois même me rappeler qu'elle m'a dit que vous logiez au Northumberland Hotel, c'est cela, n'est-ce pas?
C'est exact.
Cela vous arrive-t-il de vous rendre chez votre beau-père, dans sa résidence secondaire, en Cornouailles ?
Cela m'arrivait, autrefois... J'étais fou amoureux de la fille du régisseur du domaine, Miss Helen Rocksfields. C'était une bonne petite, au fond... Mais je me suis vite lassé d'elle : elle m'aimait tant que cela devenait désagréable...
Êtes-vous déjà entré dans l'un des phares abandonnés du domaine?
Oui, bien sûr, comme tous les enfants de la famille...
Savez-vous que c'est de l'un de ces phares que votre beau-père a été poussé?
Oui, malheureusement... Ah, le pauvre homme! s'exclama Stanley, soudain très sombre.
Holmes reprit avec nonchalance:
En vérité, je crois que cette affaire n'est pas à ma hauteur. Tout à l'heure, j'étais sur le point de dire adieu à votre charmante mère. Toutefois, je persiste à penser que Scotland Yard ferait mieux de surveiller les côtes de Cornouailles : il paraît que la contrebande... Enfin, j'ai même entendu dire que des embarcations chargées de marchandises provenant d'Italie vont arriver sur la côte, près du lieu, justement, où votre père a été tué... Cela serait un comble, quand même, pour le Premier Lord de l'Amirauté, d'être assassiné par un contrebandier...
Comment pouvez-vous insinuer que mon beau-père a été tué par un contrebandier ? Et ensuite, qui vous parle de contrebande, dans le phare de notre domaine en Cornouailles? C'est impossible!
Pas impossible du tout! N'importe quel familier des lieux peut entrer la nuit sans être aperçu, dans ce phare! Rien n'est surveillé, que je sache? Oh, toute cette affaire est louche, et ce vulgaire crime doit dissimuler un réseau, un trafic très important. De plus, toutes les rumeurs affirment qu'un arrivage de marchandises va avoir lieu, dans deux jours exactement, après-demain, près du vieux phare. Mais, bien sûr, tout Scotland Yard sera là-bas, rassurez-vous! Tout sera surveillé, n'ayez crainte. Bien, nous sommes pressés, nous devons partir, à présent. Merci pour tout! Au revoir, monsieur, ravi d'avoir fait votre connaissance.
Une fois à l'extérieur, Holmes reprit tout son sérieux, et marmonna:
_ A présent, nous n'avons plus qu'à prier le Seigneur de faire en sorte que notre homme tombe dans le piège. Il faut qu' il se rende au phare pour ôter toutes les preuves et les indices; et là, nous le cueillerons dans son arbre comme un fruit bien mûr!
_ Nous retournons donc au phare demain soir? demandai-je.
_ Mais non, Watson! N'avez-vous pas compris qu'il s'agissait d'une feinte? Nous y allons dès maintenant, et le plus rapidement possible.
Notre second voyage au phare fut plutôt monotone. Holmes semblait renfrogné et mécontent, et je ne pouvais deviner ses pensées. Pour ma part, j'avais compris qu'il soupçonnait le fils de Klintwife, mais je ne pouvais concevoir le mobile de cet horrible parricide. La nuit était tombée lorsque nous arrivâmes au phare, après avoir cheminé à pied depuis la gare, sur les instances de mon ami, qui ne voulait pas que nous fussions remarqués. Le policeman avait disparu, et le cadavre de Lord Klintwife avait été enlevé. Le temps était menaçant et un coup de tonnerre retentit à notre arrivée au phare. Nous nous dissimulâmes derrière un gros buisson, tout près de la porte. L'attente avait commencé. Les cris lugubres du vent enveloppaient notre aventure d'une atmosphère sinistre. Je ne pus m'empêcher de penser à notre terrifiante faction sur la lande, lorsque nous guettions dans le brouillard la fantômatique silhouette du chien des Baskerville. Les lueurs de la lucarne, qui avaient tant effrayé Greenland, dessinaient des ombres fantastiques sur la phare abandonné de Horse Rock. Vers la fin de la nuit, une pluie glaciale se mit à tomber doucement, inondant nos visages transis. Soudain, je frissonnai violemment. Holmes posa sa main sur mon bras, me désignant du menton une silhouette qui se glissait le long des rocs. Tapis derrière notre buisson, retenant notre souffle, nous la regardâmes approcher avec précaution, puis pousser la porte du phare, qui s'ouvrit en grinçant. Après avoir jeté un regard autour de lui, l'inconnu pénétra dans l'édifice. Holmes retint mon bras au moment où j'allais me lever. Il me désigna la lucarne, derrière laquelle luisait le cormoran phosphorescent. Soudain, la lueur disparut.
_ Maintenant! souffla Holmes. Et nous bondîmes vers la porte restée ouverte. Holmes se rua dans l'escalier, je le suivis. Les mugissements du vent et le clapotis de la pluie sur la toiture couvraient le bruit de nos pas. Nous fîmes irruption dans la petite pièce du haut, où l'inconnu se retourna brusquement, stupéfait, et laissa tomber le cormoran qu'il tenait dans ses bras. Holmes sauta sur l'homme et l'étreignit. Fébrilement, j'allumai la lanterne que nous avions laissée sur la table, et je reconnus les traits fins et l'allure aristocratique de William-Andrew Stanley.
_ Eh oui, Watson. Voici notre coupable... Trafiquant de tableaux, et assassin de son beau-père!
_ Non, s'écria-t-il alors. Je fais de la contrebande, c'est vrai. Mais je n'ai pas tué mon père, c'était un accident, un horrible accident!
-Un accident prémédité, gronda Holmes. Nous avons examiné les traces que vous avez laissées, et que vous veniez sans doute effacer cette nuit. Hier, vous êtes entré dans le phare, après avoir marché dans une flaque d'eau. Pendant que vous vous trouviez dans cette pièce, vous avez entendu des pas dans l'escalier. Vous vous êtes caché là-haut, derrière la lanterne du phare. L'autre homme vous a rejoint, et vous avez marché résolument vers votre père qui avait reculé jusqu'ici. Et vous vous êtes jeté sur lui. La lutte s'est déroulée devant la balustrade.
Holmes mimait la lutte sous les yeux ébahis de l'assassin.
_ L'autre homme, votre père, a dérapé. Vous l'avez alors poussé, de toutes vos forces, par-dessus la balustrade, et vous vous êtes enfui en courant.
_ Je n'ai pas tué mon père! C'était un accident, un horrible accident. Je n'ai pas vu son visage. Je n'ai compris que ce matin. Je le jure!
_ Qui est le commanditaire de votre trafic?
_ Cela aussi, je ne le sais pas, je vous le jure. Je joue, et ces derniers temps, j'ai beaucoup perdu. Je dois une somme colossale au Colonel Moran. Comme je désespérais de jamais pouvoir payer ma dette., j'ai reçu par écrit, d'un certain Porlock, la proposition suivante, que j'ai été obligé d'accepter. Je devais m'assurer, auprès de mon père, des jours où les douaniers ne faisaient pas de ronde ici, et faciliter l'accès au phare, où la marchandise était livrée la nuit. Le cormoran servait de signal. En échange, je recevais cinq cents livres par la poste, chaque mois.
_ En somme, vous espionniez votre père, coupa Holmes.
Le jeune homme baissa la tête, et ne répondit pas.
_ Bien, en route, Watson, dit Holmes. Nous rentrons à Londres par le premier train du matin. Ce jeune homme a dû laisser une charrette un peu plus loin.
_ Vous allez me livrer à la police? demanda Stanley.
_ Je vais d'abord vous ramener à votre mère, à qui vous devrez tout raconter. Pendant le trajet, mon ami Watson va rédiger votre confession, que vous signerez.
Holmes s'empara du cormoran, puis, à mon grand étonnement, décrocha en passant la vieille carte fixée au mur de la pièce du bas, et la mit sans façons sous son bras. Et en cet équipage, nous regagnâmes la gare de Penzance.
Nous apprîmes à notre arrivée à la demeure du ministre que sa veuve était sortie. Holmes déclara que nous l'attendrions. Nous nous installâmes dans le salon au riche mobilier. William-Andrew ne pouvait réprimer sa nervosité. Ses doigts frêles ne cessaient de pianoter sur la table. Nous attendions l'arrivée de sa mère depuis plus d'une heure, lorsqu'elle fit son entrée, vêtue d'un gilet noir et d'une jaquette très cintrée de couleur bleue. Un chapeau d'où s'échappaient deux plumes sombres couvrait les volutes blondes de sa chevelure.
Lady Klintwife prit la peine, après nous avoir salué et avant de s'asseoir devant Holmes, d'ajuster les plis de sa robe de ses mains blanches. Elle nous regarda avec anxiété. Holmes prit la parole, d'un ton grave:
_ Je crois que votre fils a besoin d'avoir une conversation particulière avec vous.
La veuve pâlit brusquement, et sans mot dire, se dirigea vers sa chambre. Sur un signe d'Holmes, son fils se leva et la suivit.
Pendant quelques minutes, nous perçûmes des éclats de voix, puis la discussion s'apaisa. Lorsqu'ils ressortirent de la pièce, Lady Klintwife, abattue, semblait avoir vieilli de dix ans. Les yeux rougis de son fils témoignaient de son émotion. La belle veuve s'assit sans nous regarder, les yeux baissés. Lorsqu'elle prit la parole, sa lèvre supérieure tremblait.
_ M. Holmes, je vous donnerai tout ce que je possède pour votre silence.
Elle reprit sa respiration.
_ Que voulez-vous? De l'argent, des terres, des bijoux?
_ Ma foi, répondit Holmes, cassant, je prendrais bien un whisky, la nuit a été glaciale, n'est-ce pas, Watson?
Lady Klintwife, interdite, nous fit servir immédiatement.
Puis, quand le domestique fut sorti, elle s'effondra soudain. En larmes, elle se jeta aux genoux de Holmes, déclarant d'une voix suppliante:
_ Ayez pitié de moi, Monsieur Holmes! Je perds mon mari, mon fils. Mais je ne veux pas ternir l'éclat du noble nom que je porte. Par pitié, par patriotisme, Monsieur, sauvegardez l'honneur de cette famille illustre. Mon fils est prêt à expier sa faute: il s'exilera dès demain et partira servir en Afrique du Sud, malgré la peine que j'en éprouve. Epargnez mon honneur, Monsieur Holmes.
Holmes sembla touché par les supplications de la belle veuve. Il la releva, puis prononça enfin:
_ Eh bien, j'accepte. Mais, Madame, je vous avertis que j'ai en ma possession la confession signée de votre fils, et que je me réserve le droit de la produire si un innocent était accusé à sa place.
Lady Klintwife éclata en sanglots, remerciant Holmes d'une voix entrecoupée, et le suppliant d'accepter un présent.
Je ne veux rien de votre part, répondit-il. Vous venez, Watson?
Il quitta son fauteuil et se dirigea vers la porte, je le suivis. Brusquement, il se retourna. Je pus voir une lueur étrange étinceler dans ses prunelles.
_ Au fait, fit-il, si vous insistez, j'aimerais malgré tout emporter un petit souvenir de cette enquête.
_ Tout ce que vous voudrez, répondit la veuve.
_ Voilà, dans votre phare, j'ai remarqué une carte marine des côtes de Cornouailles qu'il me plairait d'accrocher dans mon salon. Je l'ai d'ailleurs apportée ici.
Il sortit alors d'un sac de toile la carte poussiéreuse. La veuve, sans même regarder ce que lui montrait mon ami, répondit:
_ Vous ne voulez que cela! Je vous l'offre avec reconnaissance, et sachez que je demeure votre obligée à jamais. Laissant Lady Klintwife et son fils passer ensemble leur dernière soirée, nous prîmes congé.


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Quelques jours après la fin de l'enquête, Holmes et moi nous retrouvions dans notre paisible salon de Baker Street. Holmes fumait sa pipe, qui dégageait une fumée épaisse dessinant des formes étranges dans toute la pièce. Il devait encore être plongé dans une de ses fréquentes méditations, car il ne me remarqua pas. J'avais beau feuilleter frénétiquement le Times de la veille, mon ami ne jeta pas même un regard dans ma direction. Après des minutes de ce silence qui aurait paru si pesant à ceux qui ne connaissaient pas comme moi le célèbre détective, il leva la tête et me sourit. Je m'enquis alors de son opinion à propos de cette dernière enquête:
Eh bien, Holmes, que dites-vous de nos palpitantes aventures?
Lesquelles, mon cher? Si l'on vous écoutait, les moindres incidents que nous résolvons..., commença-t-il.
...Grâce à votre génie, l'interrompis-je.
Soit, tous ces vulgaires incidents pourraient être qualifiés d'excitants, de poignants.
Mais cette dernière enquête au phare de Horse Rock n'était tout de même pas si banale! Le ministre de la marine est mort!
À vrai dire, le décès de ce pauvre homme m'importe peu.
Je ne suis pas de votre avis! C'était un grand homme.
Le plus intéressant, dans cette enquête, reprit Holmes, n'est certes pas la mort de cet homme. C'est surtout la complexité des caractères des principaux personnages, des protagonistes de cette intrigue qui s'est terminée par une sorte de parricide, car le beau-fils considérait le mari de sa mère comme son père. C'est surtout la veuve qui me captive. Ou plutôt, ce sont ses différents masques, ses multiples facettes qui m'intriguent. D'un côté, il y a la mère, qui ne sait rien, mais qui, par amour pour son fils, donnerait presque sa vie. D'un autre côté, il y a l'épouse sage qui respecte son mari et son illustre belle-famille, et qui aime le ministre aussi comme un père. Mais, ce respect ne suffit pas tout de même à satisfaire ses instincts de femme, son coeur qui déborde de romantisme. Elle prit donc un amant, en dépit des moeurs de notre époque. Comme elle aime trop son époux comme un père, elle ne peut le lui cacher. Le politicien est donc mis au courant des adultères scandaleux de sa femme, il se tait et fait en sorte que personne ne sache rien, prétendant pour les curieux que l'inconnu que sa femme va voir chaque semaine est son frère, gravement malade. Cette femme possède un étonnant sang-froid : être l'épouse, la fille, la soeur, la maîtresse, la mère, la complice de seulement trois hommes n'est pas une sinécure, en effet.
Pourtant, elle vous a immédiatement avoué ses adultères lorsque nous sommes venus la voir, malgré sa dignité et son rang.
Elle a sans doute compris que je connaissais déjà tout son jeu. Vraiment, cette femme m'étonne.
Mais, Holmes, il y a une chose qui a dû m'échapper. Pourquoi le beau-fils a-t-il dû se débarrasser de son père?
Eh bien, le politicien est arrivé dans son domaine dans la soirée. Il a dîné chez le régisseur, Rockfields. Puis, plein de nostalgie peut-être, mais sans doute intrigué par sa trouvaille de l'après-midi, le ministre est parti, malgré le mauvais temps, dans le phare, dont il avait emprunté une clef au régisseur. Il a flâné sur la plage quelque temps, mais il a remarqué quelque chose qui l'intriguait, une chose qui lui paraissait très étrange : le phare diffusait une lueur, alors que cet endroit était abandonné depuis au moins un siècle. Il a donc gravi les escaliers de la bâtisse, est arrivé en haut sans se faire remarquer par l'inconnu ou les inconnus qui occupaient les lieux. Il n'est pas entré tout de suite dans la grande pièce pour ne pas déranger l'étranger, seul, qui, totalement absorbé par sa besogne, ne s'est pas aperçu de la présence du nouveau venu.
Là, les choses ont pu se passer de plusieurs façons: soit le jeune homme a dit vrai. Dans ce cas, le fils et le père ont lutté sans se reconnaître. Cependant, le fils a pu se retourner, et le ministre a alors discerné les traits du visage de celui-ci, qui lui parut alors bien familier. Son fils! Son fils adoptif qu'il croyait à des dizaines de miles de là! Alors, il a compris tout le trafic que faisait ce dernier. Il l'a accusé, l'a accablé de reproches. Le beau-fils a perdu ses moyens. Il n'avait pas la maîtrise, le sang-froid des grands contrebandiers. Ainsi, il ne savait que faire. Il a imploré son beau-père de ne pas le livrer à la police, de ne rien dire de sa contrebande qui lui permettait de payer ses dettes. En effet, depuis de nombreuses années, Andrew Stanley gardait avec lui la clef du phare, et partait là-bas à chaque arrivage de marchandises. Il plaçait le cormoran phosphorescent à la lucarne pour indiquer aux navires que la voie était libre. Une idée magnifique! La lueur était pratiquement indiscernable depuis la terre! Le beau-fils a sans doute essayé de convaincre son père : il a dû penser que celui-ci ne pourrait pas l'amener à Scotland Yard, car le déshonneur souillerait alors le nom de son illustre famille. Mais, malgré tout, le père est demeuré inflexible. Il avait le souci de la justice et de la patrie. Le jeune Andrew Stanley a alors compris que la seule issue pour faire taire le père était la mort. Ainsi, alors que le ministre réfléchissait, le fils s'est peut-être retourné brusquement, et a précipité du haut du phare le malheureux, qui a atterri une dizaine de mètres plus bas.
J'ai une autre hypothèse, sans doute plus vraisemblable. Imaginons que le ministre, rien qu'en voyant son fils dirigeant un navire en pleine mer dans son domaine à une heure du matin en haut d'un phare abandonné, comprend de quoi il s'agit, et, désespéré, partagé entre la répugnance qu'il aurait à livrer son beau-fils et celle qu'il a pour les actes de contrebande du cher enfant, qui tacheraient l'honneur de la famille dont il est le représentant, se suicide donc, se jette dans le vide. Dans ce cas-là, le fils est innocent dans la mesure où il n'est pas passé à l'acte. Mais, de toutes façons, c'est lui qui a assassiné son père, que ce soit moralement ou physiquement, n'est-ce pas mon cher Watson ?
Mais, Holmes, quel est donc l'organisateur de ce trafic de tableaux?
Eh bien, dit Holmes en souriant, voilà la question que j'attendais. Le réseau était bien organisé. Sur le continent européen, quelques grands bandits volaient des tableaux aux plus grands musées, et les revendaient aux organisateurs du trafic, qui les emportaient dans notre pays, et passaient par l'intermédiaire de Stanley, qui était tout de même le fils du ministre de la marine, et qui pouvait, bien sûr, avoir vent de toutes ces affaires grâce à son père. Les noms cités par le jeune homme: Moran, Porlock, montrent que l'organisateur n'était autre que notre ami le professeur Moriarty, lui-même grand amateur de peinture, comme vous le savez.
Comment avez-vous su que ce marin qui a plaidé non-coupable devant nous était innocent ? Après tout, il aurait très bien pu tuer lui aussi le politicien, et avoir assez de sang-froid pour nous rouler. D'ailleurs, il me semble qu'il a eu jadis des ennuis avec la justice de ce pays.
En effet, Watson, continua Holmes en aspirant une bouffée de tabac, ce vieux loup de mer aurait pu commettre le crime, car il était tout près du lieu à cette heure-là. Il aurait pu s'introduire dans le phare au crépuscule, et attendre là-haut, jusqu'à ce que le ministre arrive, et dans ce cas, il l'aurait renversé par la petite fenêtre. Or, c'est impossible, Watson.
Mais pourquoi donc ?
Souvenez-vous. Cette nuit-là, il plut à torrent. Le sol, au pied du phare, était plutôt bourbeux. Les empreintes, Watson, les empreintes! J'ai constaté qu'il y avait trois sortes de traces de pas. Les premières, les plus anciennes, sont celles de chaussures très fines, et plus conçues pour un jeune citadin que pour un vieux loup de mer. Ce sont celles de Stanley. Les secondes, elles aussi, entrent dans le phare, et ressemblent beaucoup aux précédentes. Il s'agit de chaussures achetées sans doute à un prix élevé, à Londres. Celles du ministre. Les troisièmes empreintes sont celles de chaussures grossières, plutôt celles d'un autochtone. Elles n'entrent pas dans le phare, mais tournent autour de l'emplacement du cadavre du politicien. Ce sont celles du marin. Son récit est donc confirmé, malgré les accusations qu'a portées Lestrade.
Maintenant, je comprends mieux. Mais, Holmes, sincèrement, dis-je en me moquant intérieurement de mon ami, je me demande pourquoi vous n'avez pas exigé de la veuve un présent plus conséquent qu'une vieille carte de la côte de Cornouailles.
Holmes haussa les épaules, se leva, et prit la carte dans ses bras, et la posa devant moi.
Eh bien ? fit-il.
Eh bien, vous voulez donc écrire une monographie sur les cartes et portulans que l'on peut voir dans les phares abandonnés de Cornouailles ? Quel sujet!
Ce serait, en effet, une étude intéressante, Watson, me dit-il, apparemment sérieux.
Mais c'est ridicule, m'esclaffai-je, c'est tout bonnement grotesque!
Holmes, à présent, riait avec moi. Mais, au bout de quelques secondes, il prit la carte sur ses genoux, et, brusquement, la déchira. Je découvris alors avec lui une toile qui représentait un magnifique paysage de port.
Joseph Vernet, fit-il, reprenant tout son sérieux.
Comment, Holmes, comment? Pourquoi ne m'avez-vous rien dit ? Vous dites que c'est de Vernet, le peintre français, votre ancêtre?
Pas exactement, mais un homonyme de mon ancêtre, et un grand peintre de marines, dit Holmes sentencieusement.
Nous contemplâmes le tableau quelques instants. C'était un petit port, et, au premier plan, on voyait un phare. Dans le ciel crépusculaire, où un dernier rayon empourpré s'attardait encore, un oiseau noir, semblable aux cormorans que j'avais vus en Cornouailles, déployait ses ailes majestueuses. Les personnages s'activaient encore autour de quelque goélette amarrée dans le port. Je restai ébahi devant la toile, et, à ce moment-là, j'eus le vif désir de devenir l'un des acteurs de cette scène. J'aurais voulu goûter encore la féerie de ce tableau, mais Holmes recommença à parler.
Savez-vous comment j'ai fait pour dénicher cette toile ?
Dites.
En vérité, lorsque nous sommes allés au phare, j'ai remarqué que la carte était mal tendue sur ce châssis. On voyait bien qu'il y avait trop d'épaisseur pour une simple carte, et j'ai compris que c'était un tableau. Je savais qu'il s'agissait d'un trafic de tableaux déjà, et je sus alors que le beau-fils en avait entreposé un à cet endroit. Je ne savais pas quelle était cette toile, mais j'avais tout de même une petite idée derrière la tête.
Je savais en effet que Joseph Vernet avait connu en France l'ancêtre du ministre de la marine, qui était ambassadeur, et qu'il lui avait cédé une toile en cadeau, dans sa jeunesse. Ensuite, ce tableau, dont l'existence est attestée, pour les collectionneurs, par une lettre du marquis de Marigny, disparut totalement à partir de 1777. On ne savait s'il avait été brûlé ou égaré dans quelque entrepôt. Il est amusant de penser que Stanley, qui passait en fraude des tableaux pour payer ses dettes, avait sous les yeux, à l'endroit même où il se livrait à son trafic, l'oeuvre qui, à elle seule, lui aurait permis de faire fortune. Regardez bien la peinture. Quel titre pourrait-on bien lui donner ?
Quelle question ! Je n'en sais rien, après tout ! Je ne suis pas votre ancêtre ! Peut-être... Le phare et le cormoran ! C'est une bonne idée, non? Oui, décidément, Le phare et le cormoran !
Précisément. Et maintenant, Watson, vous qui êtes mon talentueux biographe, donnez-moi un titre pour votre récit de nos dernières aventures en Cornouailles.
Là, je ne suis pas à cours d'idée. J'y ai déjà pensé ! Le politicien, le phare et le cormoran.
Eh bien, que constatez-vous ?
C'est étrange, le tableau de votre aïeul semble faire allusion à tous les éléments-clés de notre affaire !
Eh oui, Watson. Et c'est ainsi que j'ai compris que j'étais sur la trace de ce tableau: la famille Klintwife, le phare, le cormoran. Car Le phare et le cormoran est bien le titre donné à son tableau par Vernet.
Mais qu'allez-vous faire de ce superbe paysage de port? Allez-vous le restituer à un musée?
Je le garderai, Watson. Il s'ajoutera à ma collection de souvenirs !




Les jeunes auteurs sont :

Delphine DIAZ
Adrienne FABRE
Julie GARELLI
Julie ISNARD
Jérôme LANIAU
Magali MUNOS
Jean-Michel ROCHE
Emmanuel ROZENBLUM
Nadia STIRNEMANN
Antoinette TOSTIVINT

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