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LES DIX SEPT
MARCHES
Les pastiches des Dix Sept
Marches
Cette nouvelle a reçu le quatrième prix ex-aequo du grand concours Sherlock Holmes et l'an 2000, qui a été organisé par le Cercle des Sites Holmesiens Francophones
Le retour du mendiant
Par Jean Paul CABOT
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Les deux lettres du Mendiant
"Holmes, ainsi, vous avez traversé les maudites chutes de Reichenbach ; la leçon a été insuffisante puisque vous avez repris vos recherches agaçantes. Apprenez encore à vous méfier des coins d'ombre et des brouillards épais d'où peut surgir, lorsque vous vous y attendrez le moins, la main de la vengeance. Je vous guette dans le noir et mon bras se raffermit dans le seul but de vous atteindre. Tremblez toujours. LE MAL VOUS REJOINDRA.
Mort le Mendiant"
Holmes me tendit une seconde feuille de papier. je la dépliai tandis qu'il me précisai : - Le papier et l'enveloppe sont de mauvaise qualité, la provenance est hollandaise, bien que la première de ces lettres ait été postée à Rotterdam et la deuxième à Bruxelles. Je doute que la main tremblante qui a tracé ces lignes soit celle d'un voyageur. On dirait que l'homme qui a écrit cela se soit forcé à utiliser la main gauche, bien qu'une expérience d'écriture soit apparente pour cette dernière main. Je pencherai pour un complice de mon ennemi ayant échappé à la rafle de 1891. Malgré cela ce n'est que trois ans après mon retour que cet esprit vengeur se manifeste. Pour une fois, j'avoue avoir du mal à me faire une conviction. Je tendis la seconde page à la lumière pour tenter d'y appréhender un filigrane ou une marque quelconque mais abandonnait bien vite mon interrogation, préférant me fier aux connaissances étendues de Holmes en matière de papeterie et de graphologie. Je lus à haute voix : "Le temps est proche de nos retrouvailles. Mais cette fois, c'est moi qui vous ferai mordre la poussière. Chaque minute est un pas de plus vers l'instant où la planète Terre commencera enfin à tourner sans vous. Mon bras ne frémit plus et mon ombre s'allonge dans votre direction. Chaque rue de Londres sera une menace pour vos pas jusqu'au jour fatal. A bientôt Monsieur Holmes. Mort le mendiant" - Avez-vous entendu parler de cette nouvelle science que l'on nomme la psychologie. Elle est malheureusement basée trop hâtivement sur des supputations ou des projections que le chercheur développe plus en fonction de sa propre histoire que de la personnalité de son sujet. Chaque livre contribuant à ce domaine d'investigation parvient un peu plus à préciser la distance nécessaire entre l'analyste et l'analysé, mais aucun initié ne parvient totalement à s'évader de sa propre enveloppe pour se glisser dans celle de son interlocuteur. L'ambition de la psychologie est de développer au tout venant la connaissance technique et rationnelle que je possède lorsqu'il s'agit d'un criminel. - J'ai, en effet lu quelques essais à ce sujet, glissai-je, mais je doute personnellement qu'un catalogue de toutes les conduites possibles d'un individu pris au hasard dans une situation donnée, puisse être réellement établi et ainsi servir de base à de nouveaux médecins de l'esprit. Bien que quelques cas particuliers de malades aient pu être résolus en utilisant les pouvoirs effrayants de l'hypnose, je suis persuadé que la déontologie médicale ne permettra jamais le développement de ces procédés dillusionnistes de foire dans le traitement des aliénés. Mais pour revenir à votre sujet, vous seriez capable de discerner l'état mental de votre mystérieux correspondant, seulement en rapprochant sa gaucherie d'écriture et le contenu mystique de son texte ? - Vous progressez, Watson. Rappelez vous lorsque Moriarty nous filait, tous deux à Londres, près de la gare Victoria. Je m'étais projeté dans la pensée de notre ennemi et avais réduit ses possibilités à ma connaissance. Ainsi, il a bien acheté un train pour nous rejoindre, et s'est sûrement attardé à Paris en retrouvant nos bagages à la consigne de la gare du Nord. Mais, si lui même fut aussi capable de pénétrer les arcanes de mon cerveau, notre plan fut également évincé et il ne tarda pas, bien qu'ayant pris du retard, à retrouver notre piste jusquen Suisse. Que dites-vous de cela ? - Effectivement c'est probable. Mais ma question était de vérifier ce que ces deux lettres pouvaient vous indiquer, non pas sur les habitudes de leur expéditeur, mais réellement sur sa personnalité. - Ah ! Watson ! s'exclama-t-il en se renfonçant brusquement dans son fauteuil, je retrouve là mon meilleur élève, et comme c'est moi le professeur, je vous prierai de faire vous-même cette analyse. - Je vais encore me couvrir de ridicule lorsque vous m'assènerez vos imparables conclusions. Le jeu me plaît, mais je me retrouve à chaque fois le perdant. - Il ne s'agit plus, comme vous venez de me le dire de relever des détails sur la vie du client comme on le ferait à partir d'une canne de médecin de campagne ou d'un chapeau usé. Non ! Il s'agit de personnalité et là, à moins de découvrir plus tard de hauts faits publics de notre bonhomme, nous n'avons, ni vous, ni moi, les moyens de vérifier nos échafaudages théoriques. Acceptez-vous le jeu ? - Et bien, oui. Mais révélez-moi d'abord comment cette écriture vous a conduit à imaginer un homme, droitier contrarié. - Pour l'homme c'est le contenu, et là est votre travail. Pour l'écriture, lorsqu'un droitier se force à écrire de la main gauche, la répétition de chaque lettre n'est pas naturelle et chaque mot est l'occasion d'une forme aléatoire pour une lettre utilisée plusieurs fois. Ainsi le e peut être une simple boucle dans un mot et un entrelacs plus édulcoré à l'intérieur d'un autre, même en présence d'une même lettre de voisinage. Dans le cas qui nous occupe, je constate l'inversion de l'écriture dans l'organisation générale penchée vers la gauche au lieu de la droite cursive qui est commune à tous les faux gauchers. Mais ce qui est étrange c'est la régularité des répétitions de graphies pour des lettres identiques qui s'oppose à la règle générale des dissimulateurs occasionnels. Une nouvelle hypothèse me pousserait à croire que l'individu s'est entraîné à régulariser son écriture dans le seul but de rédiger ce message. C'est possible mais peu plausible. Voulait-il m'empêcher de l'identifier -je connaîtrais donc sa véritable écriture ?- il serait inutile qu'il sexerçât. D'autres moyens existent, ainsi la machine à écrire, le télégramme, ou le collage de mots découpés, bien que ce dernier artifice soit parfois plus parlant que l'écriture elle-même. Non ! Rien de cela ne doit être gardé. Il reste une explication : Cet homme, bien que droitier, utilise régulièrement sa main gauche pour écrire. Le résultat est imparfait, tremblotant, donc récent, quelques mois de pratique sans doute... Pourquoi cela ? - Un projet machiavélique ? - Watson, mon cher rêveur ! vos romans vous obsèdent et vous dissimulent la plus raisonnable des causes, et la plus médicale... Voyons ! - heu... Oui ! je comprends ! Il a été privé de sa main droite. - Comme vous y allez ! Peut-être pas amputé, mais au moins empêché. La médecine est votre domaine entre les phénomènes accidentels ou bien pathologiques. - Ainsi, il n'y aurait pas d'autres explications ? - A votre tour, Watson, examinez le raisonnement de notre auteur. Il me tendit à nouveau la première lettre et je me trouvai pendant quelques minutes, une feuille dans chaque main, les yeux se promenant d'une ligne à l'autre. Holmes s'étira dans son fauteuil et lorsque je levai le yeux sur lui, je surpris son regard vif qui scrutait, brillant, le moindre de mes gestes, comme s'il tentait de lire dans mes expressions ou mouvements, les méandres de mes pensées. - Je constate que cette personne lit dans la presse ce qui se rapporte à vous, mais que ses informations ne sont pas de toute primeur. Elle évoque Reichenbach comme une leçon, alors que c'est vous qui en avez donné une au crime. Donc une mauvaise connaissance de votre exploit ou une interprétation hasardeuse sur son dénouement. Cela voudrait dire que... non, je me laisse trop aller... Il semblerait que vous ayez déjà rencontré cette personne une fois, à son désavantage et la vengeance est citée dans les deux lettres. Mon Dieu ! On pourrait croire que c'est Moriarty lui même qui annonce son retour. Ca parle même de planète, et c'est signé Mort. - Ce qui en français veut dire la mort, mais peut-être aussi le diminutif de Mortimer. Croiriez-vous vraiment que j'ai pu laisser échapper ce gredin, là-bas ? - Vous en êtes ressorti quasi-indemne. Alors pourquoi pas lui ? - Je l'ai vu se disloquer sur les rocher et s'abîmer dans les flots tumultueux à des centaines de mètres en dessous de l'endroit où nous chutâmes. Holmes se rassombrit un instant et baissa la tête, faisant ressortit en contre-jour son profil anguleux. Avez-vous autre chose, Watson ? - Non, c'est à peu près tout. Vous avez raison, mais cet homme est un malade qui essaie d'accréditer que Moriarty a survécu et tous les détails qu'il utilise vont dans ce sens. J'ai aussi eu, tout à l'heure une autre impression, mais... - Dites toujours ! En psychologie les impressions révèlent toujours quelque chose, au pire l'état d'esprit de celui qui les émet. - Ca me revient, à présent. D'une lettre à l'autre on dirait que la menace est plus précise. N'importe quelle ombre, pour le premier envoi se transforme en rues de Londres, ensuite, comme si la personne se rapprochait de nous. Ne m'avez-vous pas indiqué Rotterdam et puis Bruxelles successivement. La prochaine lettre, si elle arrive, pourrait être postée à Paris. - Merveilleux, Watson. Voilà ce que vous feriez, si vous étiez cet expéditeur. Mais cette logique me laisse penser que je peux encore dormir tranquille et ne pas prendre au sérieux pour l'instant cette menace. - Est-ce vraiment votre avis personnel, Holmes ? - Ce serait trop simple. Je ne crois pas que Mort le Mendiant soit un simple exécuteur décidé à venger la mort du maître. Les recrues de Moriarty chargées de la basse besogne ne mettraient pas de gants pour m'envoyer deux ou trois menaces. Et s'il en reste encore de par le monde, elles m'auraient déjà atteint. Le personnage qui nous intéresse a construit ses lettres sinon avec patience, au moins avec une intelligence vive. Je m'explique : ou bien chaque lettre est un puzzle constitué pièce à pièce pour compliquer ma perception des choses, ou bien celui qui a jeté ces lignes tremblotantes et rapides possède mentalement une structure logique performante et un solide esprit d'anticipation sur mes capacités de lecteur. Oui, tout me laisse à penser que notre homme veut me faire douter de la disparition du professeur. Son réseau démantelé, ses lieutenants exécutés, il veut me persuader qu'une nouvelle filière du crime est en train de se constituer. Mais je ne pourrai jamais admettre que le même homme que celui que j'ai affronté en soit l'instigateur. Donc échec ! Je ne serai pas dupé par ces insinuations qui sont parvenues à jeter le trouble en vous. Vous avez parfaitement identifié tous les indices se rapportant à Moriarty, les références à l'astronomie, les allusions aux rencontres passées et l'esprit de vengeance. Tous ces éléments entre eux sont placés dans ces lettres pour me permettre d'éliminer d'autres adversaires que j'ai pu faire plier. Mais, tout cela n'est que bluff. Par contre je crois qu'un individu dangereux, admirateur du mathématicien défunt, s'est renseigné longuement sur ce génie du crime et s'est convaincu d'être le bras vengeur du monstre. L'aspect récent de cette décision démontre clairement que cet intriguant n'a pas connu le vrai Moriarty, ou bien trop peu pour compter au nombre des ses adjoints. Avez-vous remarqué l'insistance sur la main et le bras. J'opterai pour la confirmation d'une personne n'ayant que son bras gauche valide et qui dans un style nerveux a laissé transparaître cet indice que nous avait déjà révélé son écriture. Il reste le problème des expéditions. Pourquoi la Hollande et la Belgique ? Je vois plutôt là, une manoeuvre pour brouiller la piste. Il est facile de mettre une lettre dans la main d'un voyageur avec la consigne de la déposer lors d'une halte. Mais la résidence étrangère de Mort le Mendiant me semble possible, d'une part par les connaissances partielles de nos exploits qu'un journal étranger peut colporter hasardeusement et tardivement, d'autre part par l'impossibilité de poster directement en Angleterre des missives qui seraient devenues autrement menaçantes. En somme, notre mendiant souhaite m'inquiéter, mais ne pouvait faire mieux. Je ne redoute pas encore son arrivée sur notre vieille Albion. Vous allez pouvoir fignoler tranquillement vos notes sur l'aventure d'Eugenia Ronder qui nous reçut l'an passé ou sur la triste histoire de Godfrey Staunton.
Du nouveau à Amsterdam
Huit jours plus tard, le 20 décembre, Holmes tambourina fiévreusement à la porte de ma chambre, alors que je m'étais isolé pour préparer mes pronostics sur le prochain Derby. - Watson ! l'affaire est chaude ! Je dois m'engager dans le combat. Voici le troisième envoi de Mort le Mendiant. Il écarta les bords de l'enveloppe qu'il avait déchiré proprement avec son coupe-papier et prenant ma main dans la sienne il fit couler dans ma paume ouverte le contenu de l'enveloppe : 5 pépins séchés se rassemblèrent au creux de mes sillons. - Seigneur ! Le Klu Klux Klan ! C'était donc lui ! - Erreur, Watson. C'est toujours notre manchot qui persiste. Mais cette fois-ci votre récit paru en 92 a fait son effet. Comment a-t-il pu en avoir connaissance à Amsterdam ? - Attendez, Holmes, vous allez trop vite. J'ai du mal à vous suivre. Rien sur cette enveloppe ne nous permet d'identifier, et le mendiant, et la capitale de la Hollande. - Ah ! Excusez-moi, mon cher. Ce sont des détails pour moi. J'ai fait des recherches sur ce type d'enveloppe depuis la semaine dernière. Mycroft a confirmé qu'elles étaient vendues à Amsterdam. Comme vous pouvez le voir, la lettre a été postée dans le port de cette ville par une personne aux ongles soignés, ce qui est loin d'être le cas dans cette partie de la ville, mais c'est le meilleur endroit pour contrôler son départ pour l'Angleterre. Il ne s'agit pas d'un marin qui aurait posté la lettre en débarquant : les chances d'un acheminement rapide auraient été minimes. - Mais vous prétendiez que l'improbable même infime peut être une solution. La lettre n'a pas été postée en Angleterre où à Paris. Son origine s'est de nouveau excentrée de nous. - Exact, Watson, tout cela n'a rien de logique et c'est bien ce qui me préoccupe. Le mendiant a cassé sa machine infernale et a rompu la règle. Quelque chose est en train de se précipiter. - Je ne vous comprends plus. Vous êtes extraordinairement agité, comme ce gentilhomme d'Horsham. Il faudrait croire que ces cinq pépins ont réellement quelque chose de maléfique. Je n'avais jamais vu mon ami en proie à un tel énervement. Lui d'ordinaire si posé dans ses démonstrations agitait ses bras en me répliquant et ses yeux gris ne cessaient de se déplacer de l'enveloppe à moi et autour de nous dans la pièce. - Je crois que c'est bien ce que le mendiant a compris à travers la publication de vos récits. Et la démonstration de son intelligence est là sous nos yeux. Il se passe quelque chose à Amsterdam que je dois à tout prix éclaircir. Je m'indignai et haussai la voix : - Holmes ! Tout ceci est ridicule et ne mérite pas une telle attention. Installez-vous dans votre fauteuil et prenez une pipe. Vous éclaircirez plus sûrement cette nouvelle situation. - Watson, je sais que je dois aller à Amsterdam. La vérité est effrayante si telle est la vérité. Mais je ne peux pas vous imposer rationnellement la certitude qui s'est mise à jour en moi. Je dois passer à Whitehall pour donner quelques coups de fil à l'étranger. Si vous n'entendez plus parler de moi pendant plus de dix jours, présenter cette carte à l'entrée du Diogène Club. Je rappelle aux lecteurs que Mycroft Holmes, personnage politique influent était le créateur de ce club très fermé où la parole n'est autorisée que dans le salon des étrangers. Son rayonnement d'informations lui permettait parfois de collecter pour Holmes des renseignements provenant de correspondants éloignés. Je compris à cet instant que Mycroft avait probablement mis son frère sur une piste et lui avait confirmé que son mystérieux correspondant résidait en Hollande. Mais je ne parvins pas à m'expliquer la teneur de cette information qui avait bouleversé mon ami et l'avait empêché de se confier à moi. Je ne réussis pas à le tempérer et ayant empoché les trois lettres, il s'empara de son sac de voyage qui était déjà préparé près de la porte du salon et quitta l'appartement.
Au bout de deux jours je commençai à me reprocher de n'avoir pas été plus ferme pour le retenir ou plus courageux pour le convaincre de l'accompagner dans sa quête du mystérieux mendiant. Je passai deux nuits affreuses à imaginer des situations terribles. Il est plus difficile de savoir son ami en danger sans pouvoir être à ses côtés dans le présent que de l'avoir cru mort alors que plus rien n'était possible pour le ramener. Les images du sentier qui court de Meirigen jusqu'aux chutes de Reichenbach, ma précipitation, rebroussant chemin à la recherche d'un présumé mort repeuplaient mes souvenirs mais semblaient peu de choses vis à vis de mon angoisse d'avoir laissé Sherlock Holmes s'embarquer sans moi à la recherche d'un adversaire d'une intelligence supérieure. Le troisième matin, je frémis en découvrant dans le courrier une enveloppe dont la couleur et la forme me rappelèrent aussitôt les missives précédentes. Fébrilement j'en retirai une feuille sur laquelle s'étalaient ces mots :
" Cher Monsieur Sherlock Holmes, vous êtes sur le point de me rejoindre mais cette fois, c'est vous qui vous agenouillerez devant moi. Je vous l'avais prédit. Je sens déjà ma main se refermer sur votre gorge. Vous êtes sur la bonne piste. Je n'ai été que trop patient. Je vous attend où vous savez mais c'est moi qui vous surprendrai.
Mort le Mendiant"
J'enfilai mon manteau, saisis mon chapeau et dévalai l'escalier. Seul Mycroft pourrait intervenir à temps. Il était évident qu'avec toute sa science et la force de ses déductions, mon ami Holmes venait de se jeter dans la gueule du loup, suivant les plans ingénieux de son adversaire. Le tampon d'Amsterdam confirmait ostensiblement la fiabilité de sa théorie. Le piège allait se refermer sur lui là-bas. En tenant compte de la route, il devait déjà avoir atteint la Hollande à cette même heure. Qui sait ce qui l'attendait ? Ce nest que pataugeant dans les flaques de Baker Street, que je me rendis compte que nous approchions de cet avant dernier Noël du siècle en découvrant dans le reflet scintillant de la pluie les décorations dont nous avait gratifié le Lord Maire.
Mycroft Holmes ne me fit guère attendre dans le salon des étrangers du club Diogène. Je lui présentai la dernière lettre et l'informai de l'état d'excitation qui avait transformé Sherlock avant son escapade. Il examina le papier et prêta attention à mes descriptions puis m'invita à l'écouter : - Prenez ce fauteuil, docteur Watson. J'ai laissé négligemment mon frère se précipiter sur une piste chaude. J'ai la manie de régler les problèmes à distance et à tête reposée et me fie à lui pour les mouvements, les recherches sur le terrain, les actions en quelque sorte. J'ai moi aussi, réfléchi depuis trois jours : Je crois que son enthousiasme sur cette affaire est suspect et ambitieux. Je n'aurai jamais du le laisser partir dans cet état. Je devrais pourtant être habitué à détecter ses rechutes. - Ses rechutes ? Vous voulez dire que... - Tout jeune déjà, mon frère s'est enfiévré sur des dossiers que je lui proposai. Les secousses résultantes ont nécessité jusqu'à des mois de convalescence. Je le croyais maintenant à l'abri de ce genre d'accès dépressif. Pourtant c'est bien le même mal qui l'anima après la première mort du professeur Moriarty et l'obligea à se retirer du monde quelque temps. Vous avez sûrement compris que ses années d'éloignement n'étaient le fruit d'aucune rancune contre vous ou envers moi. Mais cet exil était nécessaire à son équilibre après l'épreuve de Reichenbach. Je crains que le résultat de mon enquête de ces derniers jours n'aient provoqué cette rechute nerveuse que je ne redoutai pourtant plus. - Monsieur Holmes ! Vous m'en avez trop dit, ou alors pas assez. Que puis-je espérer comme éclaircissements supplémentaires ? Son regard s'alluma et un mince sourire se dessina sur ses lèvres que rejoignaient avantageusement ses deux énormes favoris. - Sherlock ne m'avait pas menti. Vous savez trouver, entre les mots, les portes cachées. Votre talent littéraire n'est certes pas étranger à cette disposition de l'esprit. Je vous dois donc des précisions sur mes propres découvertes. Avez-vous entendu parler de la Cour des Miracles. Au Moyen-âge, une société de gueux contrôlait les bas-quartiers de Paris et regroupait les tire-laine de toute espèces au sein d'une organisation très élaborée avec ses recruteurs, ses éducateurs, ses guetteurs et professionnels de la rapine ou du coupe-jarret. A notre époque, des sociétés analogues ont vu le jour, au coeur des grandes cités. Certaines se sont odieusement élargies, ainsi la Cosa Nostra en Italie, ramifiée jusqu'aux Etats-Unis d'Amérique, le Klu-Klux-Klan, les loges des Eclaireurs dont vous avez entendu parler. La plupart sont solides et efficaces, d'autres ont pu être réduites, disloquées, voire démantelées et le travail de Sherlock de 1891 a mené à une véritable épuration sur celle de Londres. Des observateurs anglais à l'étranger me font parvenir des rapports réguliers sur les activités politiques et para-politiques des grandes métropoles. C'est ainsi que j'appris récemment qu'un timide réseau se développait dans les bas-fonds d'Amsterdam. C'est une ville cosmopolite, dont le centre est à peu près bien tenu mais pour laquelle la périphérie et essentiellement le grand port sont incontrôlables. D'après ces mêmes informateurs, depuis deux ans les petits racketteurs et pickpockets de cette faune bénéficieraient des habiles conseils d'un nouveau venu qui se tiendrait caché. Il est désigné par un nom d'étoile mais aucun observateur officiel ou non officiel n'a pu l'approcher. On suppose que ce réseau est relativement réduit et circonscrit aux seuls mauvais quartiers de la ville. Il n'y aurait, pour l'instant aucune ramification dans les sphères bourgeoises ou politiques de la cité hollandaise. C'est de ce bouillon de culture, culture si j'ose dire, que ces lettres vous sont parvenues. J'ai confirmé mon frère dans son hypothèse qu'un adorateur de Moriarty, sinon un de ses fidèles, serait un membre ou peut-être même la tête de cette organisation restreinte. - Permettez-moi une question, intervins-je d'un ton passionné. Est-il envisageable que le professeur ait survécu au drame de Reichenbach ? - J'ai entendu parler de rescapés miraculeux de catastrophes plus meurtrières que les plus impressionnantes des chutes d'eau. Ce serait l'effet d'une probabilité tout à fait exceptionnelle. - Moriarty était lui-même exceptionnel dans son genre. - D'esprit seulement. Il n'avait rien dun héro mythologique du point de vue physique et la nature a ses propres lois. - Avec ses exceptions à la règle aussi, persistai-je. - Et c'est sur cette même hypothèse que Sherlock s'est malheureusement emballé. Or si Moriarty avait vraiment survécu, et si par chance il avait pu rejoindre le réseau des mendiants d'Amsterdam -ce qui ne lui ressemble guère- alors Sherlock Holmes n'aurait aucune raison de s'inquiéter tant qu'il ne mettrait pas les pieds dans cette ville. - Mais ce n'est pas l'inquiétude qui a motivé son départ. - Vous le connaissez aussi bien que moi, docteur Watson. Et vous avez raison en partie sur ce point. Mon frère a rejoint Amsterdam pour tuer ses fantômes passés, ou au moins s'assurer que le passé est définitivement enterré. Mais ce que vous n'avez qu'entrevu, c'est que la blessure s'est réouverte, et quelque soit la vérité qu'il rencontrera là-bas, il a peu de chance d'en ressortir intact du strict point de vue mental. - Vous parliez tout à l'heure de rechutes... - Je ne pense pas trahir mon frère en vous révélant la terrible dépression qui le cloua au dortoir de son collège pendant deux mois, ni la longue convalescence qu'il dut faire à Pau après la première enquête que je lui mis entre les mains. J'avais eu la paresse de laisser en plan mon travail sur un crime non résolu dans un pensionnat où je vécus en France. - Et votre frère a échoué, à son tour ? - Non ! il a réussi, mais je doute qu'il vous ait parlé de l'affaire Léotade. - Effectivement non. - Vous avez du constater sa dépendance de la cocaïne, lorsqu'il tourne à vide. C'est là son seul remède. - Je n'ai jamais pu contrarier son penchant, avouai-je. - Parce qu'il lui est indispensable pour lutter contre ces accès de mélancolie. - Allons-nous rester là, les bras ballants ? Monsieur Holmes ! Que pouvons-nous pour lui ? - Si vous nétiez pas venu, je vous aurai fait appeler d'ici ce soir. Vous n'avez pas accompagné Holmes en partie pour des raisons financières. - Mais je... - Tut, tut, tut ! je vois bien que vous avez perdu aux courses une somme conséquente. Et ne me demandez pas de vous expliquer comment ; je n'ai pas la patience de mon frère pour épater les galeries. - Vous dites vrai, j'y ai laissé la moitié de ma retraite de soldat. - Vous allez voyager à mes frais et ramener Holmes, quelque soit l'état de son enquête. - Je crains de ne pouvoir le convaincre, vu son état. - C'est pour cela que le docteur Moore Agar vous accompagnera. C'est un spécialiste de Harley Street. - Spécialiste ? - Des maladies nerveuses, mon pauvre Watson. Inutile de traverser le Continent. En ces périodes de fêtes, obtenir une place est chose difficile ; un coastliner appareille ce soir pour Amsterdam. Ma voiture passera vous prendre à Baker Street à 4 heures p.m. et vous conduira à Ramsgate où vous embarquerez sur un petit vapeur que jai affrété pour vous. Puis il me donna tout un chapelet de recommandations superflues dont je répugne à donner le détail.
Le reclus du 1er étage
La mer était houleuse et le vent, glacé. Je laissai vagabonder mon esprit pris dans la nuit qui gagnait sur les flots derrière nous. Aucun plan ne me venait en tête pour notre débarquement. On aviserait sur place. Le docteur Agar était un petit homme rondouillard aux joues poupines. Il avait un air drôle lorsqu'il vous regardait en roulant ses ronds yeux bleus par dessus ses lorgnons. Nous n'eûmes que peu de conversation car de violentes nausées l'empêchèrent de profiter agréablement de la traversée. Nous nous réfugiâmes respectivement dans nos cabines. Un pâle soleil d'hiver tentait de traverser une couche grise d'ouate lorsque nous fûmes en vue de la ville "flottante". Pendant une vingtaine de minutes, je pus à loisir scruter les bâtiments pointus à pignons foncés qui s'alignaient le long des canaux que je voyais partir en veines régulières vers le centre de la cité. Le bateau termina cette visite circulaire en s'adossant le long d'un quai sale d'où s'élargissait la surface pavée d'une place sur laquelle grouillaient marchands et enfants en guenilles. Le docteur Agar me rejoignit, plus blanc que le ciel, au moment de l'accostage. A peine sur le quai, alors que nous tentions d'échapper à des hordes d'enfants plus téméraires les uns que les autres, un homme svelte, âgé d'une quarantaine d'années nous aborda. - Mon nom est Jensen, Wilhem Jensen. Monsieur Holmes m'a prévenu par câble de votre arrivée. Je dois pouvoir vous consacrer un jour ou deux, à la recherche de votre ami. J'ai relevé quelques indices. Si vous le permettez, nous allons déposer vos sacs à la Kronprinz Inn. C'est une auberge fiable qui ne vous éloignera pas des quartiers que vous avez l'intention de visiter. Nous nous présentâmes et Jensen ajouta. J'ai lu quelques uns de vos écrits docteur Watson, et connais votre réputation docteur Agar. Je suis au regret de ne pouvoir vous donner des détails sur ma situation dans cette ville mais vous serez sans doute rassurés d'apprendre que Monsieur Sherlock Holmes est bien arrivé ici. Si mes informations sont exactes il aurait tenté d'infiltrer le cercle des mendiants du port. Malheureusement une description physique est insuffisante pour repérer un étranger ici, même britannique, surtout s'il est maître dans l'art du déguisement. Vous serez, docteur Watson la seule personne qui pourrez l'approcher. Nous sommes forcés de ne pas nous séparer tant que nous ne l'aurons pas rejoint. Attablés dans la grande salle basse de Kronprinz Inn, je pus enfin communiquer à mes deux partenaires l'essentiel des révélations de Mycroft. Jensen nous proposa de nous fournir des habits d'ouvrier pour commencer dès l'après-midi à parcourir les rues du quartier susceptible d'abriter le réseau de Mort le mendiant. Moore Agar déclina l'offre et affirma sa volonté d'attendre à l'auberge les résultats de nos allées et venues. Il avait des notes, paraît-il à mettre en ordre.
Je ne décrirai pas dans le détail ces quarante-huit heures de traîne-savates dans la partie portuaire d'Amsterdam mais propose au lecteur une ellipse narrative de ce qui anima les coulisses de cette affaire. Il lui sera plus aisé à laide de cette reconstitution hypothétique, daprès ce que Holmes, lui même ma laissé entrevoir par la suite, den saisir les moindres rouages. Juserai du même procédé, à cet ultime moment du récit où je ne fus plus en mesure dassister, en pleine conscience, mon ami retrouvé.
"Morty, lorsque cet étranger s'approchera de toi, il ne ressemblera probablement pas à un anglais. Reconnais-le, laisse le parler, bavarde avec lui. Alors tu m'envoies Hans et quelque temps après, tu me rejoins, ici, avec lui. - Que peut-il vous faire ? Y aura-t-il des précautions à prendre ? - Ne crains rien, je me suis toujours tiré de toutes sortes de difficultés. L'homme qui acheva cette phrase parlait lentement en posant chacun de ses mots, et reprenait son souffle plusieurs fois dans la même phrase. Il était placé dans un grand fauteuil étroit et passait ses journées, immobile, entre quelques rares livres, ce qui paraissait exceptionnel vu sa condition, et l'observation quasi-ininterrompue de la rue, depuis sa fenêtre de l'étage, à travers un rideau qui le mettait à l'abri des regards. Morty était un homme d'une trentaine d'année qui promenait sa disgrâce de place en place, stationnant des heures aux mêmes endroits, sa sébile tendue de la seule main qui lui restait, la difformité de son dos sournoisement mise en valeur. Depuis qu'il avait ramené l'homme du premier étage dans Amsterdam, il avait su se trouver une place dans la société des autres clochards et miséreux de la ville qui appréciaient les invitations régulières dans cette petite bicoque. Il faut préciser que la salle du rez-de-chaussée était devenu une sorte de quartier général des mendiants. Et pour une aumône raisonnable au propriétaire qui ne quittait pas l'étage, ils avaient le droit de s'y abriter, de s'y rencontrer, mais ne pouvaient s'y fixer définitivement. Morty, en personne veillait à ce que le local ne soit qu'un lieu de passage et n'hésitait pas à user de la force pour expédier dans la rue ceux, plus téméraires qui tentaient de s'incruster dans ce nid plus confortable que les auvents des ponts sur les canaux. De temps en temps, l'un ou l'autre de ces visiteurs était invité chez le "patron". Celui-ci les recevait, sans bouger de son fauteuil étroit et les faisait parler. Quelquefois, de ses phrases malhabiles, il arrivait à réveiller en eux les germes de nouvelles astuces pour améliorer leurs pratiques de la rue et du passant. Les hommes lui manifestaient leur reconnaissance en revenant régulièrement et participaient à la "cagnotte" de la maison. Ils savaient aussi qu'ils seraient dépannés par ce "fond de prévoyance" si les vigiles ou les bandes rivales s'intéressaient trop à leur combines. La maison avait appartenu à un médecin populaire qui avait entrepris un voyage en Europe Centrale avec l'infirmière dont il partageait la vie. Morty et le patron racontent parfois dans quelles circonstances dramatiques, ils ont péri et Morty ajoute, à chaque fois, que le "patron", Antarès, leur doit bien plus que la seule propriété de ce pignon près du port. Il n'y avait, ce jour-là personne dans la salle du bas. Morty enfila son long manteau rapiécé et se dirigea vers la taverne du Fliegende Höllander.
Charlie le Cogneur n'avait pas perdu de temps. A peine arrivé en ville, il avait tout de suite trouvé le local d'entraînement de Klaus Haagen. Cet homme aux cheveux ras, la bouche crispée par un rictus et le menton en avant avait tout de suite fait impression sur l'entraîneur. Son uppercut étourdissait infailliblement chacun de ses adversaires et en deux jours, la réputation du nouveau fut suffisante pour que Haagen lui proposât d'organiser pour lui, un combat public. Déjà, la nouvelle faisait le tour du quartier et les parieurs ricanaient à l'idée de plumer le client sur la tête de cet outsider. Morty s'y connaissait en boxeurs et sa difformité, cuisant souvenir de sa témérité passée, n'avait pas éteint sa passion des vrais combats. Sa curiosité le poussait à découvrir au plus tôt ce nouveau nom dans la discipline qu'il préférait. Il n'engagerait pas sa recette de la semaine sur le champion du quartier sans avoir jaugé le nouvel adversaire. C'est dans cet esprit qu'il aborda Charlie. - C'est toi le Cogneur ? Tu es français ? - Ouais, répondit Charlie. et il replongea le museau dans sa bière. Son crâne presque chauve mettait en valeurs une estafilade rougeâtre qui remontait de l'oeil gauche vers la tempe. - Je parie que c'est Sam Merton qui t'a abîmé comme ça. Ca fait longtemps ? - Non, c'est MacMurdo, un combat chez Alison, il y a une douzaine d'années. Mais tu dois aussi être de la partie, vu la taille de ton poignet... Oh pardon ! tu étais... à ce que je vois. - On m'a cassé en deux, et ce n'était pas un combat régulier. Ils étaient plusieurs, ajouta amèrement Morty en tournant sa tête en arrière en direction de sa bosse. Quant à ma main droite, ça ne te regarde pas. - Ca va, t'énerve pas ! - Je m'appelle Morty. Je suis un habitué du port. Je peux t'y trouver tout ce que tu voudras. Charlie crispa un peu plus son rictus. C'est toi qu'on appelle Morty le Mendiant ? - Ca se pourrait. Tu as entendu parler de moi ? - Une sorte d'Anglais qui a débarqué samedi. Il cherchait Mort son cousin, disait-il. Un type bizarre, mais ce que je peux te dire, c'est qu'il n'avait pas les poches vides. Il doit rôder dans les parages. je l'ai encore aperçu ce matin près de la grue. - Je t'offre la bière. Je serai sous la Schreiers Toren au bord du Geldersekaade, cette après-midi. Passe me voir si tu avais du nouveau. - J'ai rien à te dire. Je loge pas chez les rats. assura Charlie le Cogneur sur un ton méprisant. - Du calme, Monseigneur. Si tu veux un endroit tranquille, tu peux t'arrêter au 17 Hekelveld, j'y passe parfois. C'est pour quand le combat ? - P't'être bien ce soir, P't'être bien demain. J'connais pas l'autre type mais je vais lui en mettre plein le nez, si tu vois ce que je veux dire. - J'y serai, tu peux être sûr.
- Alors, tu l'as ? questionna rageusement Antarès lorsque Morty ouvrit la porte de la chambre où se terrait le "patron". - Non, mais il arrive. Il est à mes trousses votre anglais. Pourquoi moi ? - Pose pas de questions, mon petit. Je le veux ici, c'est tout. Peu importe le moyen. Sa voix saccadée et soufflante inquiétait parfois Morty. Il s'était souvent demandé qu'est-ce qui avait pu se passer avant. Avant que le brave docteur Van Stolk ne les réunisse dans cette ferme retirée de Suisse où il était maintenant enterré au côté de la terrible, mais si dévouée Gerda. Amsterdam était désormais le seul endroit où son passé ne le rejoindrait pas. Cela ne semblait pas concerner son mystérieux propriétaire. Il savait pourtant que tant qu'il côtoierait Antarès, il resterait béni des dieux et à l'abri de toute adversité. C'était comme un pouvoir magique qui le pénétrait, une influence sacrée, un bouclier invisible.
Il ne revit pas Charlie avant le combat. Mais l'idée de cet anglais mystérieux qui en avait après lui le tourmentait. Plusieurs de ses congénères avaient confirmé qu'un étranger posait des questions sur lui. Klaus Haagen lança la rumeur en début d'après-midi : Son champion affronterait Charlie le Cogneur pour la dernière nuit du siècle, le lendemain. Donc le 31 décembre 1899 à 11 heures. Et le vainqueur serait proclamé pour la première heure de lannée jubilaire 1900. Aussitôt les tavernes et les boutiques virent affluer les parieurs. Morty s'apprêtait à quitter son poste de Schreiers Toren lorsqu'il aperçut le nouveau venu. Il marchait à côté d'un docker mais son pas trahissait son habit élimé aux manches et il avait une curieuse façon de tenir sa musette, au lieu de l'avoir rejetée par dessus son épaule, comme il est dusage. Il se remit mollement accroupi et agita sa sébile. Le docker marqua un temps d'arrêt. Son partenaire l'imita. Il s'approchèrent et le docker, un homme blond à la barbe imprécise lui demanda comment faire pour assister au combat du soir. Marty s'assura en quelques mots de la nationalité de son interlocuteur et d'un signe de tête l'interrogea sur la discrétion de son collègue. - C'est un Russe qui a débarqué ce matin du Serguenine, au quai central. il connaît mal le hollandais. Mais c'est un amateur, il a de quoi payer. En échange d'un demi-florin il leur communiquai le renseignement et les incitai à miser sur Charlie le cogneur pour le dernier combat du siècle. - S'il gagne, on se retrouve au Fliegende Höllander. Le patron paie la tournée du siècle nouveau. Morty rassembla ses hardes et entreprit de les suivre. Ils s'arrêtèrent à la taverne suivante et il dut abandonner la piste. Mais il était persuadé qu'ils ne manqueraient pas son rendez-vous, après le combat.
Le piège se referme
Au terme de notre deuxième jour d'errance dans un Amsterdam disputant le sordide de ses ruelles aux fastes des fêtes de cette fin dannée exceptionnelle, nous retrouvâmes le docteur Agar à l'auberge de Kronprinz. Nous lui racontâmes comment à force de questions, les plus discrètes possibles, nous avions pu identifier Mort le Mendiant. J'étais déçu d'avoir découvert une personne aussi banale et qui ne correspondait pas du tout à l'image du monstre pervers que ses lettres m'avaient fait imaginer. Jensen partageait mes hésitations. Mais sa langue natale lui permettait de mûrir des hypothèses plus solides. - Votre Morty cache quelqu'un au premier étage d'une maison qui sert de quartier général à son organisation. J'ai pu entendre diverses allusion à un personnage qui serait retenu par eux. J'ai tout lieu de croire que Sherlock Holmes soit tombé entre leurs pattes. Il faut agir vite. Dès ce soir, nous devons découvrir ce repère et tenter de le libérer. - Je crains que vous n'arriviez trop tard, gémit Moore Agar. Si ces gredins sont déterminés, ils l'auront soit affreusement neutralisé, soit, et c'est ce que je crains, drogué avec des substances dont la dépendance n'a rien a voir avec les effets de ses dilutions habituelles. Les produits qui circulent dans cette ville sont ou bien foudroyants, ou bien irréversibles du point de vue pathologique. - Vous voulez dire de nature à rendre fou. - En quelque sorte, c'est cela. Pour guérir des traumatismes physiques, le docteur Watson est capable de miracles. Pour l'esprit et la raison, toute ma science peut parfois s'avérer vaine. - Messieurs les médecins, vous anticipez sur une réalité qui n'est peut-être pas aussi désespérée que vous le dites. - Vous avez raison, Jensen ! Il nous faut d'abord agir. Préparons notre plan.
Ainsi que nous l'avions décidé, affublé de tenues un peu plus présentables, quoique loin dêtre à la hauteur des soirées mondaines qui devaient se multiplier au même instant dans le reste du monde, nous nous rendîmes à l'endroit indiqué par Morty juste pour les dernières minutes du combat clandestin, à quelques soupirs de la fin des eight hundreds. Le docteur Agar nous attendait, prêt à intervenir, à l'intérieur d'une voiture attelée, dans la rue voisine. Un carré de lanternes éclairait une estrade sur laquelle les deux adversaires échangeaient des coups dans un combat qui n'avait rien d'académique. Un parterre excité de figures rougeaudes hurlait tout autour. Nous restions près de la porte et en me haussant sur la pointe des pieds, j'apercevais de loin les têtes des boxeurs qui s'agitaient. Le chauve était plutôt maigre mais très nerveux, il semblait prendre le dessus sur le blond éphèbe. Ce dernier, les lèvres en sang, tentait de reprendre son souffle. Avec une vigueur insoupçonnée le premier lança une série de coup de poing à la base du menton du géant qui chancela et disparut à mes yeux, définitivement. Une clameur emplit la salle pendant une ou deux minutes. Puis j'assistai à la sortie triomphale du vainqueur, les poings joints au dessus de son front, le visage à moitié recouvert par ses gants, le crâne luisant. J'avais rarement assisté à des combats de boxe mais la silhouette de ce sportif me parut sympathique. Il passait, porté par de solides gaillards, à quelques mètres de moi et c'est à cet instant que je remarquai Morty qui nous faisait signe dans la cohue, de sa seule main valide. Un frisson parcourut mon échine. La partie commençait. Il échangea quelques mots chaleureux avec Wilhem Jensen tandis que je vérifiai la présence de mon révolver dans ma poche. En compagnie d'amis déjà bien éméchés, il nous traîna vers une petite maison de deux étages, en bordure d'un canal. Les fenêtres du rez-de-chaussée laissaient passer des bruits de voix et de chansons. A l'étage, une seule fenêtre était éclairée. - C'est ici me chuchota Jensen. Et il fit un signe à un gamin qui nous suivait. Celui-ci comprit et s'échappa vers l'endroit où nous attendait Agar. Morty entra le premier et lança à la cantonade au groupe d'hommes attablés : - Prenez soin de mes amis, donnez leur à boire. Charlie le Cogneur va nous rejoindre tout à l'heure. Il est avec Svendjee le Borgne qui le soigne et qui le conduira. Il nous fit asseoir au milieu dune racaille beuglant des cantiques mi dévots, mi-paillards, et se glissa dans l'escalier de bois qui s'enroulait dans un coin de la salle. Je fis un mouvement pour tenter de le suivre mais Jensen me retint prudemment. - Buvez, mais pas trop. Donnez-leur le change. Il sortit une petite bourse et la tendit à son voisin et braillant : - J'ai perdu, mais maintenant, fais nous boire ! et bien boire ! Le schnaps hollandais fut plus traître que je ne l'avais prévu car au milieu du deuxième verre que je m'appliquai à siroter, j'eus l'impression de décoller de ma chaise. Je me demandai combien de temps allait se passer avant que nous puissions échapper aux accolades de nos voisins lorsque je ressentis comme une brusque fatigue. Je consultai Jensen qui dodelinait de la tête, les yeux vitreux. Je décidai de me lever et fis trois pas vers la porte. Elle s'ouvrit et sa silhouette me barra le passage. Je reconnus ses yeux qui me dévisageaient sous un épais bonnet qui lui recouvrait la tête, juste avant de perdre connaissance. - En voilà un qui ne supporte pas l'hospitalité hollandaise dit l'homme en soulevant dans ses bras celui qui venait de s'affaisser contre sa poitrine. Où dois-je vous le ranger, celui-là ? - Qu'il vienne ! vociféra Marty depuis le corridor qui surplombait la salle. - Pas de problème, collègue, je te l'envoie, répondit le boxeur. Et en trois enjambée son fardeau dans les bras l'homme se propulsa dans le petit escalier. Morty ouvrit devant lui la porte de la chambre dans laquelle Antarès l'attendait.
Une heure plus tard, Charlie le Cogneur franchissait à pas lent la salle basse sous les regards crispés et immobiles de la bande des mendiants. L'ouvrier moustachu était appuyé sur son épaule, les jambes pendantes. Un gamin, qui traînait dehors le prit par la manche dès qu'il eut passé la porte et le conduisit à la voiture. Le docteur Agar, stupéfait, installa l'inerte Watson sur le siège et tira le boxeur dans le compartiment, au moment où celui-ci s'évanouit à son tour. Sa chute dans l'eau du canal réveilla le pauvre Jensen qui parvint à regagner Kronprinz Inn en frissonnant.
La nouvelle vie d'Antarès
Lorsque j'ouvris les yeux, je retrouvai le décor familier de ma chambre d'hôtel, mais ce n'étais pas moi qui étais dans le lit. Je pris conscience de mes courbatures et constatai que l'on m'avait installé dans un fauteuil, les pieds sur une tablette basse. Je frictionnai mes bras endoloris et me rémémorai mes dernières minutes de lucidité. Sherlock Holmes dormait en émettant de profonds soupirs. Il avait gardé sur sa tête ce bonnet jaunâtre qu'il portait la veille lorsque je l'avais reconnu. Il n'avait plus de cheveux. Alors je me rendis compte de mon aveuglement et de notre erreur d'analyse. Nous avions suivi la même trace et avions mis nos pas dans le même piège. C'est moi qui m'étais fait prendre et lui qui en était ressorti. J'aurais du me souvenir de sa carrière de boxeur et accorder plus de foi à son mimétisme extraordinaire lorsqu'il veut se fondre dans un milieu hostile. Je m'approchai du lit ; le plancher craqua. Ce fut épouvantable. Holmes sursauta et s'assit sur son séant. - Watson ! Il ne faut pas, vous dis-je. Vous ne devez pas le voir ! C'est moi seul ! Vous m'entendez ! Laissez-le ! Partez ! Repartons ! Non ! Je dois le faire ! C'est moi seul ! vous m'entendez ! Il avait dit les derniers mots en hurlant presque et son regard terrifié semblait me traverser pour regarder derrière moi. Hébété je tournai la tête et ne remarquai que le pot à eau sur la cheminée. Le docteur Agar entra violemment dans la pièce et m'ordonna de l'attendre sur le palier. Jensen passa sa tête par l'embrasure de la porte de sa propre chambre et m'invita chez lui. Vingt minutes plus tard Moore Agar nous rejoignit. - Mon cher confrère, votre ami a subi un choc important auquel sa raison n'a pu résister. Que sest-il vraiment passé dans cette maison de Hekelveld ? Je lui racontai qu'il m'avait porté dans l'escalier alors que je sombrai, victime d'un puissant narcotique mélangé au schnaps mais fus incapable de fournir d'autres détails. - Que pouvez-vous faire pour lui ? demandai-je la gorge nouée. - Je ne peux pas me prononcer d'ici quelques heures. Votre ami a besoin de repos. Sa constitution n'est pas atteinte, et je suppose que la maîtrise de ses facultés reviendra peu à peu ou alors d'un coup s'il est capable de faire face à la réalité qui l'a déstabilisé. - C'est l'homme qu'il a rencontré à l'étage du 17 Hekeveld ? interrogea Jensen. - Cette rencontre, il l'avait prévue. Mais sa perturbation actuelle indique qu'il s'est trouvé face à une situation inattendue qui n'entrait pas dans le champ de ses compétences ordinaires. - Moriarty est cet homme ?, hasardai-je. - Seul, Holmes pourra nous le dire lorsqu'il sera remis. Deux coups furent frappés à notre porte. L'aubergiste entra et nous informa qu'un homme était en bas, qui désirait parler à Monsieur Sherlock Holmes. Nous nous dévisageâmes, perplexes. Jensen et moi descendîmes à la salle commune. Morty le Mendiant se tenait debout, un genou replié sur un tabouret. Il me dévisagea : - C'est vous Sherlock Holmes ? - Qu'avez-vous à nous dire ? - Antarès fait savoir à monsieur Sherlock Holmes qu'il peut quitter Amsterdam sans risque. - qui est Antarès ? - Je n'ai pas d'autre messages. - Alors écoutez-moi ! je rugis plus que je ne parlai en disant ces mots. - Antarès écrit de la main gauche. Il a réchappé miraculeusement à un très grave accident, il vit au premier étage de votre maison. C'est homme de sciences. Il est votre chef. Nous savons tout sur lui et sommes prêts à le faire arrêter, ainsi que vous d'ailleurs. Bloquez la porte, Jensen ! - Chef de quoi, Monsieur ? Nous arrêter pour quoi ? pour mendier notre subsistance ? Je vois bien que vous ne connaissez pas Antarès. - Je sais que je ne me trompe pas. Sherlock Holmes est l'homme qu'il a rencontré hier soir après le match. - Charlie le Cogneur ? pas possible. - Vous devez nous dire comment Antarès et vous nous avez tendu ce piège, hier soir. - Monsieur, je ne sais pas votre nom mais vous m'insultez et vous insultez Antarès. Si vous persistez vous allez avoir tous les mendiants du port à vos trousses. Mon maître m'a chargé de dire à ce monsieur Holmes de quitter la ville. Seul ce Holmes peut recevoir et comprendre son message. Un voix retentit derrière nous dans l'escalier. - Je suis Holmes, Morty. Ou plutôt devrais-je vous appeler Marty Grunder. En robe de chambre, son bonnet sur la tête, s'agrippant à la rampe, Sherlock Holmes descendait l'escalier. Il s'assit doucement face à Morty et reprit : - Vous êtes Allemand et avez rencontré votre Antarès en Suisse, il y a trois ans. Le docteur Van Stolk et son épouse Gerda ont disparu après vous avoir tiré d'affaire après une bagarre dans laquelle vous avez failli laisser votre peau. Antarès, puisque vous l'appelez ainsi, était soigné en même temps que vous par le docteur. Les yeux brillants de Morty sécarquillèrent perplexes. Il lui semblaient difficile de voir son acolyte de la veille, Charlie le Cogneur lui parler avec une telle distinction typiquement britannique. Ils cillèrent puis traduisirent, associés au pincement de ses lèvres son envie irrépressible de se jeter sur nous. Jaugeant la partie trop déséquilibrée, il hésita quelques secondes puis seffondra : - Je ne les ai pas tués, Monsieur, je vous le jure. Ils se sont noyés au cours d'une promenade. Alors j'ai du m'occuper seul de ce pauvre Antarès, le transporter, le soigner, le rééduquer. - Comment pouvez-vous dire cela ? Est-il ... ? - Il est grabataire, Watson. Il ne sait plus remuer que les lèvres, la tête et le bras gauche. C'est lui qui m'a écrit. C'est un homme mort, sans pouvoir, sinon celui de faire tressauter son cerveau à la recherche de ses souvenirs. Je fais partie de ces souvenirs puisque je suis la dernière personne à l'avoir connu "vivant". Moriarty est mort dans les chutes de Reichenbach comme le monde entier en restera toujours persuadé. Antarès est une réminiscence de ce brillant esprit, un germe fébrile et assisté qui ne pourra jamais retrouver sa véritable place. Grâce à vous, Morty, puisque c'est ainsi qu'il vous a renommé, il s'est fait adopté par le petit monde des alentours du port et se satisfait des services qu'il leur rend. A défaut d'être le maître de Londres, il est le roi des mendiants d'Amsterdam. - Vous ne pouvez pas nous arrêter, vous n'avez aucun droit, ici. - Monsieur Morty, vous n'êtes coupable de rien. Vous devez continuer à ignorer la vie antérieure de votre protecteur, et à votre tour le protéger des forces extérieures et intérieures qui chaque jour le dominent et le réduisent un peu plus. Je ne sais combien de temps Antarès va survivre à cette humiliante déchéance. S'il consacre le peu d'énergie qui lui reste à régner sur les mendiants d'Amsterdam, il faut le soutenir dans cette action. Je vous ai jaugé, Marty Grunder, vous êtes le seul rempart solide qui puisse le protéger de lui même et protéger le monde de l'homme qu'il fut avant de vous rencontrer. - Vous recevrez chaque année, une rente de ma part. Ne le dites pas à Antarès. Il doit survivre de la seule influence qu'il exerce sur votre petit groupe. Il m'a laissé le quitter, hier soir sans menace, alors que sur un seul geste, vos comparses auraient pu nous mettre en pièces, Watson, Jensen et moi. Vous êtes un homme plus puissant que vous ne pouvez le croire, mais votre pouvoir est sain. - Alors, je peux partir, vous n'allez pas nous arrêter ? - Au revoir, Morty, nous ne nous rencontrerons plus. Apprenez qu Antarès est la dix-septième étoile répertoriée dans la constellation du Scorpion. Un ensemble au nom terrifiant peut parfois receler de brillantes étoiles. Morty le mendiant tira de sa poche une enveloppe que je reconnus immédiatement et nous salua en inclinant sa casquette, puis s'éloigna en abandonnant la missive sur la table près de laquelle Holmes s'était assis. - Lisez-là, Watson, je sens de nouveau mes forces qui déclinent. Il croisa ses bras contre la table et y enfonça son menton, les yeux mi-clos. "Soyez maudit, Holmes Vous n'avez pas tenu vos engagements. Pourquoi n'avez vous pas achevé votre oeuvre, hier soir ? Il y avait un pistolet sur ma tablette, et j'en ai senti un dans la poche de votre complice. Vous me condamnez, une fois de plus par votre exécrable bonté. Ce nouveau siècle ne veut pas de moi. Il vous décevra aussi, cest assuré. Pourquoi ne lavons nous pas évité ensemble ? Il n'y aura jamais rien dans ce nouveau monde que je n'apprécierai, hormis la publication de votre dernier soupir. Ne revenez plus ! oubliez le vestige de votre triomphe ! Si vous reparaissez sur ce port, je déchaînerai ce qu'il me reste de forces pour vous le faire regretter. le mendiant de la mort"
Holmes ! Vous deviez l'exécuter ? conclus-je horrifié. La tête penchée contre son bras, Sherlock Holmes ne m'écoutait plus. Le docteur Agar déplia doucement ses bras et réclamant notre aide, le conduisit jusqu'aux chambres.
Epilogue
Il resta prostré, absent, perdu dans ses pensées ou ses souvenirs, tout au long de la traversée de la Mer du Nord. Moore Agar lui parlait doucement et le piquait de temps en temps en respectant une dilution que je connaissais bien. Il nous raccompagna jusqu'à Baker Street où Mycroft nous attendait. Un bagage neuf à la main, il me confia le nom d'un village de Cornouailles et me recommanda d'y accompagner son frère. Il me conseilla, en outre, de ne rien entreprendre par écrit tant que je n'aurai pas l'avis personnel de Holmes et son autorisation officielle.
C'est pourquoi, ces quelques notes de voyages vont retrouver le fond de la veille malle cabossée que je prendrai soin de faire enfermer dans un coffre de banque. Le mois de janvier 1900 s'annonçait tristement. Je souhaitai ardemment en m'enfonçant sur la banquette du compartiment que les vents marins de Poldhu Bay rendent à mon ami Sherlock Holmes vigueur et vivacité d'esprit. Holmes s'était endormi, balancé par le monotone roulis du chemin de fer.
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