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LES DIX SEPT
MARCHES
Les pastiches des Dix Sept
Marches
Cette nouvelle a reçu le sixième prix du grand concours Sherlock Holmes et l'an 2000, qui a été organisé par le Cercle des Sites Holmesiens Francophones
(sans titre)
Par Lola BUTEZ
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Lola Butez Confortablement installé dans son fauteuil et vêtu de sa chemise de nuit gris souris, Holmes compulsait le Daily Telegraph avec un agacement non feint. Entre deux bouffées de tabac, il laissait son mépris s'exprimer à haute voix. Je sentais bien que ces exclamations n'attendaient aucune réponse de ma part ; je gardais donc le silence. "Dans trois jours la fin du monde, l'Angleterre bientôt réduite en cendres... Entendez-vous cela, Watson ? La bêtise humaine n'a d'égal que l'inutilité de nos existences, mon cher ami..." Quand Holmes s'adonnait à quelques réflexions philosophiques, et bien qu'il ne fût pas un expert en la matière, je préférais ne pas intervenir et laisser libre cours à ses divagations. "Mais je suppose, Watson, que des considérations de cet ordre n'intéressent guère un homme qui vient de passer la journée en compagnie d'une ravissante jeune femme." Subitement, je devins plus rouge qu'une pivoine, et tentai de réfuter les affirmations de mon ami en bredouillant. "Voyons, Watson , rien ne sert de réfuter l'irréfutable. - Mais comment l'avez-vous su ? - C'est pourtant bien simple ! Avant-hier, quand je vous ai fait remarquer que votre col était taché, vous avez haussé les épaules et ne vous en êtes pas soucié le moins du monde. Ce matin, au petit déjeuner, quand par mégarde vous avez renversé un peu de thé sur votre manche, vous avez poussé un juron qui a outré Madame Hudson, et vous vous êtes empressé de vous changer. De plus, à votre retour, votre pardessus et vos vêtements étaient trempés, bien trop trempés pour ceux d'un homme qui passe de son cabinet au fiacre, et de ce fiacre à chez lui. J'en conclus que vous avez passé la journée dehors en compagnie d'une dame. Voilà tout." Année après année, mon ami m'étonnait toujours autant. Je voulus pourtant jouer à la fine mouche. "Mais songez que j'aurais pu passer la journée en compagnie d'un homme important, ce qui expliquerait mon attachement soudain à la propreté vestimentaire ! - Impossible ! Voyez ces petits trous sur votre chemise : ce sont les traces d'un oeilllet qu'on a voulu épingler. Mais dans la hâte, ou une posture inconfortable, on a dû s'y reprendre à plusieurs fois ! Avouez, Watson, que pour ne pas éveiller mes soupçons, vous avez accroché cet oeillet peu après avoir quitté Baker Street, dans le fiacre par exemple... Quel homme aurait pris cette peine pour rencontrer un homme d'affaires ? - Bon, j'ai compris..." Holmes sourit et se plongea à nouveau dans son journal. Je bougonnais en silence, vexé. Soudain, trois coups rapides et puissants retentirent dans notre salon. "Voilà un visiteur qui semble bien pressé, ne le faisons pas attendre." J'ouvris donc la porte et laissai entrer notre visiteur. Je le débarrassai immédiatement de son imperméable ruisselant, et Holmes le pria de s'asseoir. Notre visiteur paraissait avoir une soixantaine d'années. Il était grand, plutôt mince, avait une imposante barbe grise, et son regard dénotait une grande intelligence. Encore haletant, il prononça quelques excuses, mais Holmes l'arrêta net. "Un homme voyageant secrètement depuis l'Autriche doit avoir de bonnes raisons de frapper à ma porte à dix heures du soir par temps de pluie. De plus, j'ai un faible pour les musiciens, en particulier les violonistes." Les yeux de notre interlocuteur s'ouvrirent très grand, et il murmura : "Vous devez être sorcier ou devin... - Rien de tout cela, rassurez-vous. Votre accent et la marque de votre canne me permettent d'affirmer que vous venez d'Autriche. Vous portez à l'annulaire une bague de grande valeur, qui contraste avec l'extrême simplicité de vos vêtements ; j'en déduis que vous voyagez incognito. Pour ce qui est du violon, la marque sur votre chemise, à l'endroit de la clavicule, m'indique que vous le pratiquez assidument." Remis de ses émotions, notre visiteur nous expliqua alors les raisons de son arrivée. "Tout d'abord, permettez-moi de me présenter : Karl Millöcker. Comme vous l'avez deviné, je suis un musicien autrichien. Le Roi d'Autriche, un Habsbourg, veut que le grand concert du réveillon soit exceptionnel, en raison du nouveau siècle qui s'annonce. A ce spectacle seront présents des hauts membres de la famille Royale, ainsi que le Roi lui-même. Des gens illustres afflueront du monde entier pour voir ce concert. Le Roi m'a confié la préparation de cette inoubliable représentation, ainsi qu'au grand compositeur Johann II Strauss... Notre malchance commença : tout d'abord, ce dernier mourut d'un arrêt cardiaque. Et voilà huit jours, un de nos musiciens disparut, puis trois jours après un autre, et encore un autre dans les trois jours. La police ayant décrété qu'elle ne pouvait rien faire, je décidai de solliciter votre aide. Peu avant de partir, ce matin, je découvris une lettre sous ma porte qui me prouva qu'on avait bien enlevé nos musiciens." Millöcker tendit cette lettre à Holmes, qui la lut à voix haute : "Mon très cher Monsieur Millöcker, Je vous félicite pour votre persévérance à assurer ce concert, trois de vos confrères ayant déjà disparu. J'ai pourtant le regret de vous annoncer qu'un très fâcheux événement vindra troubler ce concert, et qu'il se peut que certaines personnes ne connaissent pas le nouveau siècle." Holmes se gratta le menton, et ajouta pensif : "Notre homme est un provocateur... M. Millöcker, sauriez-vous si un lien unissait ces trois hommes ? Même un renseignement en apparence futile pourrait m'aider." Millöcker fronça ses épais sourcils encore noirs, et annonça : "Ce ne sont que des bruits de couloir, mais j'ai entendu dire qu'ils avaient reçu une lettre de France, et plus précisément de Paris." Les yeux de Holmes se mirent à briller ; il remit un peu de tabac à priser dans sa pipe, et inspecta de nouveau la lettre. "Mais ce message vous a-t-il été posté ? - Non, il était glissé sous ma porte sans enveloppe." Holmes se leva, et fit le tour de la pièce plusieurs fois avant de demander : "Pouvez-vous me donner les dates précises des disparitions ? - C'était le 21, le 24 et le 27 au soir, je m'en souviens bien." Pour la première fois depuis l'arrivée de notre visiteur, Holmes m'adressa la parole : "Il nous reste trois jours pour déjouer ce complot. Et croyez-moi, Watson, je suis certain que les enjeux dépassent ceux d'un simple concert." Nous disposâmes un matelas et de grosses couvertures dans le salon, et Millöcker s'en accommoda. Holmes nous souhaita une bonne nuit et nous allâmes nous coucher. Cette nuit-là, Holmes dormit peu. Je l'entendis marcher, se retourner dans son lit, et à l'odeur qui s'échappait de sa chambre, je peux affirmer qu'il fuma de la cocaïne... Le lendemain, le 29, au déjeuner, Holmes montra une agitation peu commune. Cependant, il gardait le silence, et nous mangeâmes nos toasts sans un mot. Millöcker rompit enfin le silence : "Messieurs, je pense prendre le bateau à 10 h. 00 ; m'accompagnerez-vous jusqu'à Vienne ? - Non, pour le moment, je préfère ne pas quitter Londres." Millöcker se leva, revêtit son manteau, et nous salua respectueusement. "Bonne chance, Monsieur Millöcker, dis-je, le concert doit avoir lieu." Il hocha la tête et poussa la porte, visiblement désemparé face à la lourde tâche qui l'attendait. Bien que j'aie toute confiance en Holmes, il me semblait pourtant qu'il faisait fausse route. Un fou s'amusait à tuer des musiciens pour empêcher un concert, et il laissait Karl Millöcker en proie à la folie de ce maniaque. Du moins, c'est ce que je pensais... En fait, j'étais d'avis de nous rendre à Vienne sur-le-champ. N'y tenant plus, je fis part de mes sentiments à mon ami. "Watson, je vous l'ai toujours dit : réfléchir avant d'agir, et raisonner avant toute chose. Que ferons-nous une fois là-bas, sans piste ni indices ? Voyez-vous, mon ami, vous vous fiez toujours aux apparences, et le choses sont rarement ce qu'elles semblent être. Je vous l'ai dit : ce concert n'est qu'un prétexte. Il nous faut découvrir pourquoi il veut faire échouer ce concert, avant de penser à comment il agira." Je demeurai quelques instants muet, désarmé devant autant de bon sens. Holmes commença à fouiller dans ses journaux, et je décidai de faire un tour en attendant du nouveau. En chemin, je m'arrêtai à un kiosque et achetai le journal. La Guerre des Samoa, le siècle à venir et le concert de Vienne faisaient les gros titres. Après un bref détour au square, je regagnai le 221 B Baker Street. J'y retrouvai mon ami, absorbé par l'étude de ses journaux. Soudain il s'écria : "Mais pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? J'aurais dû m'en douter. Watson ! Donnez-moi vite ce journal !" Avant même que j'aie pu faire un pas, il me l'avait arraché des mains et tournait frénétiquement les pages... "Ecoutez ça, Watson ! "La Guerre des Samoa touche à sa fin : un accord devrait être envisagé d'ici le 1er janvier 1900. Les Allemands céderont-ils enfin ?" - Mais Holmes, où voulez-vous en venir ? - Vous ne comprenez donc pas ? Attendez, je continue : "Le plus beau concert du monde sera donné à Vienne, avec la participation... bla...bla... Seront présents à ce spectacle les ambassadeurs allemand et américain : la réconciliation est proche !" Je commençais enfin à comprendre : la rencontre entre les ambassadeurs Spike et Strässer allait être décisive pour le sort des Samoa... "Mais qui voudrait voir échouer cet accord ? dis-je, heureux d'avoir enfin compris. - C'est justement ce que nous devons découvrir." Le ton sarcastique de mon ami m'avait quelque peu refroidi, et je partis bouder dans ma chambre. Cependant vers les douze ou treize heures, il m'ordonna de me vêtir chaudement et de le suivre. J'obéis promptement, et quelques instants plus tard nous étions dans le fiacre. Je me hasardai à l'interroger : "Allons-nous à Vienne ? - Non, à la gare." Alors que nous étions presque arrivés, Holmes me regarda d'un oeil complice, défit son pardessus, laissant apparaître un uniforme de policier. Puis il sortit de sa poche une de ces casquettes semblable à celle que porte Lestrade... "Watson, auriez-vous l'obligeance de me coller cette moustache ?" J'obtempérai, amusé et surpris de cette métamorphose. Le fiacre s'arrêta ; Holmes paya, et le cocher bafouilla : "Je ne savais pas que vous étiez de la police ?!! - Et oui, les apparences sont parfois trompeuses..." Holmes paraissait satisfait de l'effet qu'il produisait, et nous avançâmes dans la gare. Holmes se dirigea vers le contrôlerur, et l'apostropha : "Mon brave, je me présente, inspecteur Teubler, j'enquête sur une grave affaire de crimes. Il se trouve qu'un dangereux maniaque est parti pour Vienne au départ de Paris les 21, 24, et 27 décembre. Les registres des départs me seraient très utiles pour coffrer ce maniaque, et j'ai besoin de votre aide." L'homme fronça les sourcils, et répondit perplexe : "Vous comprenez, c'est que je ne peux rien faire sans l'autorisation de mon patron. - Réfléchissez : votre supérieur ne vous blâmera pas pour avoir aidé la police, et moi, je ne veux pas que l'affaire s'ébruite. - Mais qu'est-ce que j'y gagne ? - D'abord, si vous m'aidez, je peux intercéder en votre faveur une fois le bandit capturé. Une augmentation est toujours la bienvenue, non ? Et de plus, ça ne vous plaîrait sûrement pas de finir en prison pour entrave à la justice. - C'est bon, c'est bon..." Holmes savait prendre les gens par leurs faiblesses, et il prouvait une fois encore que la nature humaine n'avait pas de secret pour lui... Le contrôleur disparut, et nous patientâmes un moment qui me parut assez long. Enfin il revint, et d'un air navré nous annonça : "Il faut vous rendre sur place pour savoir. Nous n'avons pas tous les registres. Je sais seulement que les départs pour Vienne se font de la gare Saint-Lazare. Au revoir messieurs." Holmes se tourna vers moi et grinça : "Nous devons partir au plus vite..." C'est ainsi que nous prîmes le train jusqu'à la côte, puis le bateau jusqu'au nord de la France, où un autre train nous mena à Paris. Nous arrivâmes tard le soir, et nous louâmes une chambre au-dessus d'un petit cabaret. Le lendemain matin, dès l'aube, nous nous rendîmes à la gare Saint-Lazare. Holmes était tout excité, et il s'empressa d'engager la conversation avec un cheminot. "Savez-vous quand part le premier train pour Vienne ? - Dans deux heures, je crois. - Pourrais-je consulter le registre des départs ? Il se trouve qu'un de mes amis a quitté Paris depuis peu, et je pense qu'il est parti en Autriche." Je pensais que nous allions essuyer un refus, mais l'homme nous désigna une petite pièce où étaient rangés les registres. "C'est celui-ci, dépêchez-vous" Tandis qu'il parcourait les pages, Holmes murmurait : "C'est impossible..." et cela m'inquiétait fort. Soudain, il me dit : "L'homme qui a voyagé les 21, 24 et 27 décembre se nomme M. Holmes ! Vite, interrogeons les employés ! Ils doivent connaître ce M. Holmes puisqu'il vient si souvent..." Nous courûmes dans le hall de la gare, à la recherche du composteur... "Connaîtriez-vous un certain M. Holmes ? - Oui, je crois. Un homme très grand et très mince, imberbe, au regard intelligent et à l'allure méprisante, c'est de lui dont vous parlez ? - C'est cela même, merci." Nous interrogeâmes rapidement les autres employés, et les descriptions concordaient... Au fur et à mesure que le temps passait, Holmes semblait plus soucieux... "J'ai de fortes raisosns de croire que cet homme ne nous est pas inconnu, et je crois connaître son identité..." Je suppliai Holmes de me faire part de ses soupçons, mais il refusa catégoriquement. "Il nous reste une heure pour nous grimer afin qu'il ne nous reconnaisse pas." Je sursautai. "Vous voulez dire... - Qu'il sera dans le train? C'est cela même. Le 21, le 24, le 27 et à présent le 30, c'est évident. Venez !" Déjà nous étions dans la boutique d'un costumier, et Holmes se retrouva affublé d'une barbe, d'un béret et d'un costume écossais, tandis que je revêtis les vêtements d'un Basque. "Vous êtes méconnaissable, Watson ! Vite, il ne nous reste plus qu'à sauter dans le train..." Nous achetâmes deux billets, et nous nous rertouvâmes dans le second wagon... "Si je vois notre homme, je tousserai légèrement, ainsi vous saurez l'attitude à avoir en sa présence..." Le train démarra, et Holmes me parla discrètement : "Je vous dois quelques explications... Sachez que l'homme que nous suivons n'est autre que le professeur Moriarty. Watson, nous avons là un adversaire de taille... Reprenons les éléments qui sont en notre possession : Moriarty a fait de fréquents allez-retour à Vienne les 21, 24, 27 et 30 décembre, si mes soupçons sont fondés. A chaque fois, un homme a disparu... Le 28, Karl Millöcker reçoit une letre des plus étrange, et se rend chez nous. Ce qui m'intrigue le plus, c'est que le professeur agit comme s'il voulait être trouvé... Cette lettre qu'il a envoyée à Millöcker, elle était destinée à la police, ou à nous. De plus, ces allez-retours à Vienne sont calculés de façon que l'on découvre qu'il prendrait le train aujourd'hui. Pourquoi se met-il en danger ?" Nous arrivâmes à Vienne en pleine nuit, et le froid et la neige nous glaçaient les os. Nous dûmes marcher quelques temps avant de trouver un fiacre. Il était plus de minuit quand nous frappâmes à la porte de Millöcker, 9, rue de Milan. Celui-ci nous ouvrit, et alors qu'il s'apprêtait à nous faire entrer, nous entendîmes un puissant hennissement. Un fiacre passa dans la rue, à très vive allure, et Holmes s'écria : "C'était lui ! Il savait évidemment que nous prendrions ce train, et il nous a suivis ! Moi qui m'étonnais de ne pas l'avoir vu, je comprends à présent !" Millöcker referma la porte. "Messieurs, je suis content de vous voir, je pensais que vous ne viendriez jamais ! Visiblement, vous avez du nouveau, mais moi aussi ! Oh pardon, installez-vous, je vous en prie." Nous nous assîmes sur les fauteuils moelleux, et Millöcker continua : "Figurez-vous que j'ai découvert ce dont traitaient les lettres de Paris ! Après avoir interrogé mes musiciens, ils m'ont appris que dans les trois cas c'était un rendez-vous au café Auk Mon, et que cela semblait être une aubaine ! L'un d'eux aurait dit : "l'occasion de me refaire, quelle veine !" - Très intéressant, murmura Holmes, continuez. - En approfondissant mon enquête, j'ai appris qu'ils étaient tous les trois sur la paille... Curieuse coïncidence, n'est-ce pas ? Et vous, Messieurs ? - Nous avons bien progressé, mais je préfère attendre avant de vous en parler. Nous verrons cela demain." Millöcker pria à sa femme de chambre, Marianne, de nous aménager un lit dans le salon, et la dîte Marianne nous installa très confortablement. Je dormis d'un sommeil de plomb. Le 31 décembre pointa le bout de son nez, et Holmes me tira de ma torpeur d'un claquement de pied. "Debout, Watson. Nous aurons fort à faire... J'ai obtenu le nom du café où nos disparus avaient rendez-vous : 229, rue Lodz. Nous y glanerons sûrement quelques informations." Je me levai rapidement, et après avoir mangé un solide petit déjeûner de pain, d'oeufs et da bacon, nous nous mîmes en route. Le café était à deux pas, et excepté quelques habitués, il était désert. Nous entrâmes, et Holmes se dirigea vers le barman. "On m'a dit que votre café était le meilleur de la région, et pourtant il est presque vide... - Bien sûr, mais le soir, il est bondé. - Je comprends mieux... Mais dîtes-moi, vous devez voir bien des choses. - Ça c'est vrai. Par exemple, il y a trois jours, on a assisté à une dispute dans le bar, et j'ai bien cru que ça finirait mal. C'était aux environs de 21 h. 00, je crois. Mark Von Sullitzer, l'un des musiciens de l'harmonie, a rejoint à une table un certain M. Holmes et ses deux acolytes du genre musclés. Ils ont discuté longtemps, et à la fin , Mark a dit un truc du genre : "Je peux pas faire ça..." et ils l'ont attrapé, secoué... Bref, une drôle d'histoire ! - Et ce M. Holmes, il était déjà venu ici ? - Deux ou trois fois pas plus. Mais d'habitude il se met tout au fond, alors je le vois pas..." Nous remerciâmes le barman, et nous sortîmes. "Moriarty a tenté de corrompre ces pauvres musiciens en leur tendant un guet appent, ils ont refusé, et ils ont disparu. Je me demande ce que Moriarty voulait d'eux... Il a dû changer son fusil d'épaule, et trouver un autre tactique pour arriver à ses fins... Plus le temps passe, et plus je suis sûr d'une chose : Moriarty veut que nous assistions à ce concert, pour rendre sa victoire plus éclatante. Il veut se venger, mais de quel moyen ? Et pourquoi vouloir faire échouer la paix des Îles Samoa?.." Nous marchâmes quelques temps dans les rues glacées, parmi les guirlandes et les chants de Noël. Holmes semblait très soucieux, l'esprit embrouillé d'un problème dont la solution était encore inextricable. Nous passâmes devant une librairie, et soudain le visage de mon ami s'éclaira : "La guerre des bombes... Mais bien sûr ! C'est la guerre des bombes ! Vite, il faut nous rendre à l'Opéra !" Nous nous dépéchâmes de nous y rendre, et bientôt nous marchions dans le gigantesque couloir de cet édifice somptueux. Partout des plafonds sculptés, des tentures de velours, des moulures dorées... Le luxe qui se dégageait de ce lieu était inimaginable. Enfin, nous arrivâmes à la scène. Millöcker faisait répéter ses musiciens. A notre venue, il leur ordonna de cesser de jouer. Nous nous raprochâmes donc... "Ce soir, la police surveillera étroitement le concert, je suppose, dit Holmes. - Vous supposez bien, répondit Millöcker, mais les choses semblent s'être calmées. Aucun problème n'est venu perturber notre travail. - Je voudrais être aussi optimiste, mais je crois, malheureusement, qu'une bombe est cachée ici. Il faut fouiller la batisse de fond en comble..." Il se tourna vers la sortie, et me fit signe de le suivre. "Si ma supposition est exacte, notre affaire est finie. Dans le cas contraire, il faudra improviser. Mais réfléchissez : si une bombe explosait à ce concert, cela serait évidemment interprété comme un affront à l'un des deux pays, et la réconcilitation serait stoppée. De plus, Moriarty sait que je serais présent à ce concert, et il veut m'humilier en affichant sa supériorité. Si nous survivons..." Nous nous assîmes sur un banc, et je confiai à Holmes mon inquiétude : "Si la réconciliation échoue, la guerre pourrait devenir mondiale. - Et Moriarty pourrait en profiter pour prendre le pouvoir... ajouta Holmes." Une heure plus tard, nous revînmes aux portes de l'Opéra. Le concierge s'avança vers nous, et prit un air désolé : "J'espère que vous n'êtes pas accordeurs au moins ? - Non, pourquoi ? - Et bien, deux accordeurs sont venus, et j'ai été obligé de renvoyer le second. Il était furieux, et il a juré qu'il se plaindrait à M. Millöcker en personne ! - Et le premier accordeur, a-t-il fini son travail ? - Il est parti depuis cinq minutes à peine !" Holmes poussa la porte et courrut jusqu'à la scène. Je le suivis avec peine, car Holmes avait une très grande résistance physique. "Trop tard ! s'écria-t-il. - Que dîtes-vous ? - Arrêtez ! Arrêtez ! hurla-t-il." Tous les musiciens s'arrêtèrent, et Holmes sauta sur la scène. Livide, Millöcker bafouilla : "Mais que se passe-t-il ? - Ecoutez plutôt, rétorqua Holmes." Mon ami colla son oreille contre le piano, et invita Millôcker à faire de même. Un léger tic-tac retentit dans leurs oreilles... "L'accordeur vous a trompé, c'était un complice de Moriarty ! Le vrai accordeur a été refoulé à l'entrée, car l'autre était déjà ici..." Millöcker tomba à genoux : "Mon dieu, que vais-je devenir ? Moi qui me réjouissais à l'idée qu'aucune bombe n'avait été trouvée... - Il faut arrêter cette bombe. Watson, approchez !" J'ouvris le piano, et nous découvrîmes alors un petit boitier mécanique. "C'est une bombe à code... à quatre lettres ! dis-je. - Et la bombe est programmée sur minuit..." Holmes regarda Millöcker droit dans les yeux, et annonça : "Nous devons retrouver l'accordeur : lui seul peut nous aider... Ne touchez surtout plus à ce piano ! En route, Watson !" Nous nous précipitâmes vers la sortie, où se tenait toujours le concierge. "Monsieur, par où est parti le premier accordeur ? - Auzman ? Et bien, dans son atelier je suppose, au 237 rue Baden. Je l'ai déjà rencontré plusieurs fois, je le connais un peu et..." Holmes héla un fiacre et deux minutes plus tard nous y étions. Auzman nous ouvrit, et nous scruta d'un regard inquisiteur, et paraissait nerveux. "Qu'est-ce que vous voulez ?" Holmes ouvrit la porte très grand, d'un coup de pied vigoureux. En un tour de main, il sortit une arme de sa poche, qu'il pointa sur Auzman. "Un code, c'est tout. - De quoi vous voulez parler ? Comprends pas ! - Si vous voulez mon avis, vous feriez mieux d'être raisonnable. Je n'hésiterai absolument pas à vous envoyer un plomb dans la tête." Auzman gémit, et nous supplia : "Mais Holmes me tuera ! Il me liquidera quand il saura que la bombe n'a pas explosé ! - D'ici minuit, vous aurez le temps de quitter l'Autriche. Le code, Auzman. - Bach, le code est Bach, je peux partir ? - Vous nous accompagnez à l'Opéra, et vous êtes un homme libre." Nous retournâmes à l'Opéra accompagnés de Auzman, qui nous aida à désamorcer la bombe. Le tic-tac cessa, et Millöcker s'évanouit... Holmes était un homme de parole, et il laissa donc l'accordeur s'enfuir. Le spectacle devait avoir lieu dans une heure, et les gens commençaient à affluer aux portes de l'Opéra. A peine remis de leurs émotions, Millöcker et ses musiciens mirent au point les derniers préparatifs. "Holmes, dis-je, encore une fois, vous avez triomphé du mal, et sauvé les îles Samoa. Je dirais même que vous avez sauvé le monde ! - Pas si vite, Watson, à cette heure, Moriarty doit savoir que l'accordeur l'a trahi et que nous avons déjoué ses plans. Il reviendra bientôt." La police surveillait la salle qui se remplissait très rapidement. L'ouverture du rideau était prévue dans cinq minutes, quand Holmes et moi virent une ombre se profiler dans les coulisses, une ombre extrêmement grande et fine... "C'est lui, j'en suis sûr ! me dit Holmes." Mon ami porta la main à sa veste pour en sorttir son arme, mais avant qu'il ne l'ai atteinte, Moriarty avait déjà empoigné la sienne. Un coup sonore retentit, mais l'agitation extrême de la salle le couvrit à peu près. La balle avait touché Karl Millöcker en pleine poitrine, et celui-ci gisait sur le sol, inerte. Je me précipitais vers lui pour le secourir, mais déjà il était mort. Quand je me retournai, Holmes et Moriarty avaient disparu. Dans les coulisses, l'agitation était à son comble. Il fallut trouver au plus vite un chef d'orchestre, et un jeune débutant qui avait assisté à toutes les répétitions fut désigné. Je ne revis pas Holmes de toute la soirée, et je passais le concert à me torturer les méninges pour savoir où lui et Moriarty avaient pu partir. Le spectacle se passa sans incidents, et il connut un réel succès. Le passage au nouveau siècle se fit dans la gaîté et la magnificence... Mon ami ne rentra pas de la nuit, et le lendemain matin, je trouvais un mot sous ma porte : "Rentrez à Londres, notre mission est finie. je vous rejoindrais. Holmes." Je pris donc le chemin du retour, heureux de savoir mon ami en vie, mais tout de même très inquiet. Ce jour, la paix fut décrétée entre les Samoas Allemandes et Américaines. Dans la presse, on put simplement lire ceci : "Karl Millöcker décédé le 31 au soir à la suite d'un rupture d'anévrisme." Aucun scandale n'éclaboussa le réveillon.
Ce n'est qu'une semaine plus tard que Holmes me rejoignit au 221 B Baker Street. Je le trouvai amaigri et très fatigué. Son retour me causa une profonde joie, et il ne tarda pas à m'expliquer les événements qui avaient bousculé sa vie depuis le 31 au soir... "Je poursuivis Moriarty qui s'enfuyait par la sortie de secours. Après une courte poursuite effrénée, Moriarty me tira une balle dans le bras, mais je ne fus pas très blessé. notre course s'achemina jusqu'au pont, où nous échangeâmes quelques paroles, ce qui peut paraître étrange. Quand je le questionnai sur le sort des disparus, il me pointa le fleuve du doigt et se mit à rire. Je compris que nous n'avions aucune chance de les retrouver vivants. Je me livrais alors à une explication courte des suites de déductions qui m'avaient mené jusqu'à lui, et il salua mon adresse. Cependant, je ne pus m'empêcher de lui demander pourquoi il avait laissé tant d'indices, et il me répondit simplement "N'est pas grand criminel qui veut, et nous avons quelques petits comptes à régler." A ce moment, la police arriva, et Moriarty sauta dans le fleuve, et échappa ainsi aux autorités." Après avoir attentivement écouté Holmes, je lui demandai : "Mais à quoi avez-vous passé le reste de la semaine ? - Je tenais absolument à découvrir le contenu des lettres qu'avait envoyé Moriarty de Paris. Je réussis à avoir accès à l'une d'elles, et voilà ce qu'elle disait : "Nous admirons votre talent, et nous avons une proposition à vous faire : nous voudrions vous engager dans le plus grand orchestre parisien, et nous sommes prêt à tripler votre salaire... etc." Pour des hommes sur la paille, une telle proposition ne se refuse pas. Une fois au café, Moriarty voulait les convaincre de dissimuler une bombe, et payais leur silence. Il n'est pas si aisé de s'infiltrer à l'Opéra. Vous connaissez la suite." Mon ami semblait morose, et déprimé. Je ne comprenais pas son attitude : il avait rempli sa mission, et seul cela importait. "Holmes, vous avez réussi, grâce à vous le monde est sauvé, et Moriarty ne reviendra pas de si tôt ! - Oui, c'est vrai. Mais Millöcker est mort. Il égalait les plus grands compositeurs. Ce qui me chagrine, voyez-vous, c'est que ce siècle naît, tandis que disparaît un des grands génies de la musique." Pendant quelques jours, Holmes ne quitta pas sa chambre. Je l'entendais pincer les cordes de son violon, fumer de la cocaïne, écouter de la musique classique. Nous ne reparlâmes plus jamais de cette affaire, car même si cela peut sembler incompréhensible, Holmes la considérait comme l'un de ses plus cuisants échecs.
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