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LES DIX SEPT
MARCHES
LE
SIGNE DES
QUATRE
Chapitre VII
Lépisode du tonneau
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Chapitre VII
Lépisode du tonneau
La police avait amené une voiture; je la pris pour ramener Mlle Morstan chez elle.
Selon la manière angélique des femmes, elle avait tout supporté aussi longtemps quil lui avait fallu réconforté quelquun de plus faible quelle. Je lavais trouvée placide et souriante aux côtés de la femme de charge qui nétait pas revenue de ses frayeurs. Mais dans la voiture, elle défaillit et fondit en larmes, tant les aventures de cette nuit lavaient ébranlée. Elle ma dit depuis quelle mavait trouvé froid et distant pendant ce voyage Quel combat, pourtant, se livrait dans mon cur ! Et quels efforts dus-je faire pour me contenir ! Mon amour et mon amitié sélançaient vers elle, tout comme dans le jardin ma main avait cherché la sienne. Des années dune vie conventionnelle ne mauraient pas mieux révélé sa nature douce et courageuse que ces quelques heures étranges. Cependant, les mots affectueux ne passaient pas ma bouche; deux pensées la scellaient. Dabord, elle était faible, sans défense, avec lesprit désemparé : serait-il correct dimposer à un tel moment mon amour ? Par ailleurs, elle était riche ! Si les recherches de Holmes aboutissaient, elle deviendrait une héritière enviée; était-il juste, était-il honorable, quun chirurgien en demi-solde tirât un tel avantage dune intimité dont le hasard était seul responsable ? Ne pourrait-elle me prendre alors pour un vulgaire aventurier ? Quune telle idée pût lui traverser lesprit métait intolérable. Entre nous se dressait le trésor dAgra, obstacle insurmontable.
Il était près de deux heures quand nous arrivâmes chez Mme Forrester. Les domestiques avaient depuis longtemps quitté leur service, mais le message reçu par Mlle Morstan avait tant intrigué Mme Forrester quelle avait veillé. Elle nous ouvrit la porte elle-même. Cétait une femme gracieuse, dun certain âge; elle accueillit la jeune fille dune voix maternelle et passa tendrement son bras autour de sa taille. Je pris plaisir à constater quelle nétait pas une simple gouvernante salariée, mais une amie estimée. Je fus présenté, et aussitôt Mme Forrester me pria dentrer et de lui raconter nos aventures. Mais je lui expliquai limportance de ma mission et promis avec sincérité de venir les instruire des progrès que nous pourrions faire. Tandis que la voiture séloignait, je me retournai vers elles. Il me semble encore voir leur petit groupe sous le porche, les deux gracieuses silhouettes enlacées, la porte entrouverte, la lumière de lentrée brillant à travers la vitre de couleurs, le baromètre et la rampe descalier luisante. Cette image, même fugitive, dun tranquille intérieur anglais était un entracte reposant dans cette sombre affaire.
Plus jy réfléchissait dailleurs, plus elle me paraissait compliquée. Je repassai en revue les événements dans leur ordre chronologique. Pour ce qui était du problème original, il était maintenant clair. La mort du capitaine Morstan, lenvoi des perles, lannonce dans le journal, la lettre, autant de détails débrouillés. Mais nous nen avions pas moins été conduits vers un mystère encore plus profond et beaucoup plus tragique. Ce trésor des Indes, la curieuse carte trouvée dans les bagages du capitaine, lapparition au moment de la mort du major Sholto, la redécouverte du trésor, et celle-ci immédiatement suivie du meurtre de son auteur, les circonstances fort singulières entourant le crime, les marques de pas, larme inusitée, les mots sur la feuille de papier qui correspondaient avec la carte du capitaine, il y avait de quoi donner sa langue au chat pour tout homme moins doué que Sherlock Holmes.
Pinchin Lane était un alignement de douteuses maisons de brique à deux étages, dans le bas quartier de Lambeth. Il me fallut frapper assez longtemps au n° 3 pour obtenir un résultat. La lueur dune bougie filtra enfin derrière le volet et un visage regarda par la fenêtre supérieure.
Allons, du vent, poivrot ! gronda une voix. Si tu narrêtes pas ton tapage, je lâche mes quarante-trois chiens à tes trousses !
- Cest exactement ce que je suis venu chercher. Si vous vouliez en laisser sortir un
- Va te faire voir ailleurs ! répondit la voix. Jai là un bon morceau de fonte. Du diable si je ne te lenvoie pas sur la tête.
- Mais il me faut un chien ! criai-je.
- Pas de discussion ! hurla M. Sherman. Du balai, maintenant ! Je compte jusquà trois et je balance ma fonte
- M. Sherlock Holmes Commençai-je.
Le nom eut un effet magique. La fenêtre se referma instantanément, la porte fut déverrouillée et ouverte dans la minute qui suivit. Monsieur Sherman était un long vieillard efflanqué aux épaules tombantes, au cou noueux; il portait des lunettes teintées de bleu.
Les amis de M. Sherlock Holmes sont toujours les bienvenus ! prononça-t-il. Entrez donc, monsieur ! Ne vous approchez pas du blaireau : il mord. Ah ! méchante, méchante ! Tu voudrais attraper le monsieur, hein ?
Cette dernière phrase sadressait à une hermine passant sa tête avide et ses yeux rouges à travers les barreaux de sa cage.
Ne vous occupez pas de celui-là ! continua-t-il. Cest seulement un lézard. Il na pas de crocs; je le laisse en liberté, car il chasse les scarabées. Il ne faut pas men vouloir si je ne vous ai pas trop bien reçu tout à lheure : je suis un peu la tête de turc des gamins, et ils viennent souvent membêter. Que désire M. Sherlock Holmes ?
- Un de vos chiens.
- Toby, je parie ?
- Oui, cest bien Toby.
- Il habite au n° 7, ici à gauche.
Élevant sa bougie, il avança lentement parmi la curieuse faune animale quil avait rassemblée autour de lui. A la lueur incertaine et dansante de la flamme, je vis, sortant de chaque fente ou recoin, des yeux vifs qui nous regardaient. Même les poutres au-dessus de nos têtes étaient parées de volailles dallure solennelle qui, dérangées dans leur sommeil, changeaient paresseusement de position dune patte sur lautre.
Toby était vraiment laid ! Il avait les oreilles pendantes, le poil long, et il marchait avec une dandinement très disgracieux; moitié épagneul, moitié berger, il avait le poil blanc et roux. Il accepta, avec quelque hésitation, le morceau de sucre que le vieux naturaliste mavait remis; puis, ayant ainsi conclu un pacte, il me suivit jusquà la voiture et ne fit pas de difficulté pour maccompagner. Lhorloge du Palais sonnait trois heures lorsque je me retrouvai à nouveau à Pondichery Lodge. Jappris que lancien champion de boxe McMurdo avait été arrêté pour complicité, et que M. Sholto et lui avaient été conduits au commissariat. Deux agents gardaient létroite entrée, mais ils me laissèrent passer avec le chien lorsque je mentionnai le nom du détective.
Holmes se tenait devant le porche, fumant sa pipe, les mains dans ses poches.
Ah ! vous lavez amené ? dit-il. En voilà un bon chien ! Athelney Jones est parti. Il y a eu un formidable déploiement dactivité depuis votre départ. Il a mis en arrestation non seulement notre ami Thaddeus, mais le portier, la femme de charge et le serviteur hindou. Nous avons le champ libre, à part lagent là-haut. Laissez le chien ici et remontons.
Jattachai Toby à la table dans lentrée et le suivis. La pièce était telle que nous lavions laissée, sauf quun drap avait été jeté sur la victime. Un brigadier de police à lair fatigué sétait adossé dans un coin.
Prêtez-moi votre lanterne, brigadier, dit mon compagnon. Maintenant, attachez-la avec ce bout de ficelle autour de mon cou, afin quelle pende devant moi. Merci. Il me reste à enlever chaussures et chaussettes. Vous les porterez en bas. Watson. Je men vais faire un peu descalade. Trempez donc mon mouchoir dans la créosote. Cest parfait. Maintenant, montez un instant avec moi dans le grenier.
Nous nous hissâmes à travers louverture. Holmes approcha à nouveau la lumière des empreintes de pas dans la poussière.
Je voudrais que vous examiniez attentivement ces marques, dit-il. Voyez-vous quelque chose qui vaut la peine dêtre remarqué ?
- Elles appartiennent à un enfant ou à une petite femme, dis-je.
- Mais en dehors de leur taille ? Ny a-t-il rien dautre ?
- Elles ressemblent à nimporte quelle autre empreinte de pas.
- Absolument pas ! Regardez ici ! Voici lempreinte dun pied droit. A présent, jimprime mon pied dans la poussière, à côté. quelle est la différence essentielle ?
- Vos doigts sont tous resserrés. Lautre empreinte montre chacun des doigts de pied distinctement séparé des autres.
- Exactement. Voilà limportant. Souvenez-vous-en. Maintenant, ayez lamabilité daller près de cette fenêtre et den sentir le rebord. Je reste ici, car ce mouchoir dans ma main pourrait brouiller la piste.
Je fis ce quil me demandait, et je perçus immédiatement une forte odeur de goudron.
Cest donc là où il a mis son pied en sortant. Si vous pouvez sentir sa trace, je pense que Toby naura pas de difficultés. Descendez, maintenant; lâchez le chien et venez voir lacrobate.
Le temps darriver dans le jardin, Sherlock Holmes était parvenu sur le toit, et je pouvais le suivre, comme un énorme ver luisant, rampant très lentement le long de la crête. Je le perdis de vue derrière un groupe de cheminées, mais il réapparut bientôt, pour sévanouir à nouveau de lautre côté. Je fis le tour de la maison et le retrouvai assis tout au bord, à langle du toit.
Est-ce vous, Watson ? cria-t-il.
- Oui.
- Voilà lendroit. Quelle est cette masse noire, juste en bas ?
- Un tonneau deau.
- Avec un couvercle dessus ?
- Oui.
- Pas de trace dune échelle ?
- Non.
- Quel diable dhomme ! Cest un chemin à se rompre vingt fois le cou. Mais je dois pouvoir descendre par où il est monté. La gouttière semble solide. En tout cas, allons-y ?
Il y eut un frottement de pieds, et la lanterne commença de descendre régulièrement sur le côté du mur. Puis, dun saut léger, il parvint sur la barrique, et de là atterrit.
Cétait une piste facile, dit-il en remettant ses bas et ses chaussures. Les tuiles étaient déplacées tout au long de sa course. Dans sa hâte, il a laissé tomber ceci, qui confirme mon diagnostic comme vous dites, vous autres médecins.
Lobjet quil me présentait avait laspect dun petit portefeuille ou cartouchière fait dune sorte de jonc coloré, tressé, et décoré de quelques pierres de couleur. Par la taille et la forme, il rappelait un étui à cigarettes. A lintérieur, il y avait une demi-douzaine dépines en bois sombre dont lune des extrémités était pointue, lautre arrondie. Elles étaient identiques à celle qui avait frappé Bartholomew Sholto.
Ce sont des armes infernales ! dit-il. Faites attention de ne pas vous piquer. Je suis très content de les avoir en ma possession, car cest probablement toute sa réserve. Il y a moins à craindre que lun de nous en reçoive une prochainement dans la peau. Pour ma part, je préférerais encore recevoir une balle explosive. Etes-vous dattaque pour une randonnée de dix kilomètres, Watson ?
- Certainement, répondit-je.
- Votre jambe ira-t-elle jusquau bout ?
- Oh ! oui.
- Ah ! vous voilà, mon chien ? Brave vieux Toby ! Flaire, Toby; renifle-le !
Il mit sous le nez du chien le mouchoir imbibé de créosote. Toby se tint immobile, les pattes écartées, la tête inclinée sur le côté dune façon tout à fait comique, comme un connaisseur reniflant le bouquet dun cru fameux. Puis Holmes jeta le mouchoir au loin, attacha une corde solide au collier de la bête, et lamena à côté du tonneau. Le chien poussa immédiatement une série de glapissements aigus et, le nez au sol, la queue en lair, prit la piste à une allure si endiablée que, même freiné par sa laisse, il nous obligea de marcher aussi vite que possible.
A lest, le ciel sétant éclairci peu à peu, et la lumière froide et grise de laube nous permettait de voir à quelque distance. Lénorme maison carrée se dressait derrière nous, avec ses hautes fenêtres vides et ses grandes façades nues. Notre route conduisit tout droit à travers un terrain bouleversé de tranchées et de trous quil nous fallut franchir. Avec ses monticules de terre éparpillés, et ses arbustes malingres, toute cette propriété avait un aspect de mauvais augure qui saccordait bien avec la tragédie qui sétait abattue sur elle.
Atteignant le mur denceinte, Toby se mit à le longer, gémissant impatiemment dans lombre; il sarrêta finalement dans un angle que masquait un jeune hêtre. A lintersection des murs, plusieurs briques avaient été descellées; les marches ainsi faites avaient dû être fréquemment utilisées à en juger par leur aspect usé et poli. Holmes grimpa sur le faîte puis, prenant le chien que je lui tendais, il le laissa retomber de lautre côté.
Voilà la main de lhomme à la jambe de bois, remarqua-t-il, tandis que je le rejoignais au faîte du mur. Voyez-vous les légères traces de sang sur ce plâtre blanc ? Quelle chance quil ny ait pas eu de fortes averses depuis hier ! Lodeur aurait persisté sur la route en dépit de leurs vingt-huit heures davance.
Javoue que, personnellement, javais des doutes. Sur cette route de Londres, la circulation avait dû être intense dans lintervalle. Cependant, mon scepticisme fut vite balayé. Sans jamais hésiter ni faire décart, Toby trottait à sa manière dégingandée : lodeur entêtante de la créosote devait dominer toutes les autres.
Nallez pas imaginer, dit Holmes que mon succès dépend du pur hasard qui a voulu que lun de ces individus posât le pied dans la créosote. Jen sais assez maintenant pour retrouver leurs traces de plusieurs façons. Celle-ci est la plus facile, et jaurais tort de la négliger puisque la chance la mise entre nos mains. Toutefois, elle prive laffaire dun savant petit problème intellectuel quelle promettait tout à lheure de me poser. Javoue que sans cette indication vraiment trop évidente, il y aurait eu du mérite à percer lénigme !
- Mais là où il y a du mérite, et à revendre, cest dans la manière dont vous conduisez cette affaire ! dis-je. Je vous assure que je suis encore plus émerveillé que lors du meurtre de Jefferson Hope. Cette affaire me semble encore plus profonde et inexplicable. Comment, par exemple, avez-vous pu décrire avec une telle assurance lhomme à la jambe de bois ?
- Peuh ! cest la simplicité même, mon cher ami ! Je ne cherche pas à faire du théâtre, moi ! Tout est patent, tout est dans les faits. Deux officiers qui commandent un pénitencier apprennent un secret important à propos dun trésor caché. Une carte est tracée à leur intention par un Anglais du nom de Jonathan Small. Souvenez-vous que nous avons vu ce nom sur le plan qui se trouvait dans les affaires du capitaine Morstan. Jonathan Small la signée en son nom et au nom de ses associés : Le Signe des Quatre , telle était la désignation quelque peu dramatique quil avait choisie. A laide de ce plan, les officier - ou peut-être lun deux seulement - semparent du trésor et le ramènent en Angleterre, mais sans remplir, supposons-le, certaines obligations en échange desquelles le plan leur avait été remis. Et maintenant, pourquoi Jonathan Small ne sest-il pas emparé lui-même du trésor ? La réponse est évidente. Le plan est daté dune époque où Morstan se trouvait en contact avec des forçats. Jonathan Small na pas pris le trésor parce que ni lui ni ses associés, tous forçats, ne pouvaient se rendre à la cachette pour le récupérer.
- Mais cest une simple hypothèse !
- Cest la seule qui jusquici cadre avec les faits. Cest donc plus quune hypothèse. Voyons si elle continue de cadres avec la suite. Pendant quelques années, le major Sholto vit dans la paix et le bonheur que lui apporte la possession du trésor. Puis il reçoit une lettre des Indes qui lui cause une grande frayeur. Que pouvait-elle contenir ? Elle disait que les hommes quil avait trahis avaient été relâchés ?
Ou quils sétaient évadés ! Et cette éventualité est la plus probable, car il connaissait la durée de leur peine, et si celle-ci était arrivée à terme, il nen aurait pas été surpris. Que fait-il au contraire ? Il cherche à se protéger. Il craint par-dessus tout un homme à la jambe de bois : un homme blanc, notez-le, puisque il va jusquà tirer par erreur sur un commis voyageur anglais ! Bien. Sur le plan, il ny a quun nom; les autres sont hindous ou mahométans. Cest pourquoi nous pouvons affirmer avec confiance que lhomme à la jambe de bois et Jonathan Small sont la même personne. Le raisonnement vous paraît-il avoir quelque défaut ?
- Non : il est clair et précis.
- Bon. Maintenant, mettons-nous à la place de Jonathan Small. Voyons les choses de son point de vue. Il vient en Angleterre avec eux buts : reprendre ce quil considère comme son bien, et se venger de lhomme qui la trahi. Il découvre où sest établi Sholto et il est fort possible quil ait lié connaissance avec quelquun dans la maison. Il y a par exemple ce Lal Rao, le maître dhôtel. Mme Berstone men a fait une description qui nest guère élogieuse. Cependant, Small ne peut découvrir où le trésor est caché, car personne ne le sait : personne sauf le major et un fidèle serviteur mort depuis. Small apprend soudain que Sholto est sur son lit de mort. Pris de panique à lidée que le secret du trésor pourrait être enseveli avec lui, il échappe à la surveillance des serviteurs et parvient jusquà la fenêtre derrière laquelle le major agonise; seule la présence des deux fils lempêche dentrer. Sa haine contre le mort le rend fou; il pénètre dans la chambre pendant la nuit et il fouille les papiers secrets dans lespoir de découvrir quelque document ayant trait au trésor. Finalement, il laisse un souvenir de sa visite au moyen des mots inscrits sur la carte. Il avait sans doute prévu que, sil lui advenait de tuer le major, il laisserait ce genre de marque pour indiquer quil ne sagissait pas dun meurtre banal, mais dun acte de justice, du moins du point de vue des quatre associés. Des idées aussi étranges et baroques sont assez communes dans les annales du crime; elles offrent généralement dutiles indications quant à la personnalité du criminel. Me suivez-vous bien ?
- Très bien.
- Maintenant, que pouvait faire Jonathan Small ? Rien dautre que dobserver discrètement les efforts entrepris pour trouver le trésor. Peut-être quitta-t-il lAngleterre pour ny revenir que de temps en temps. Mais survient la découverte du grenier; il en est immédiatement informé. A nouveau, nous constatons la présence dun allié dans la place. Jonathan est incapable, avec sa jambe de bois, datteindre la chambre si haut perchée de Bartholomew. Alors, il emmène un complice assez mystérieux qui escalade bien mais trempe son pied nu dans la créosote ! Doù Toby, et pour un officier en demi-solde avec un tendon dAchille endommagé, une claudication sur dix kilomètres.
- Mais cest le complice, et non Jonathan qui a commis le crime !
- Cest exact. Et Jonathan en fut plutôt furieux, si jen juge par la façon dont il arpenta la pièce quand il y fut parvenu. Il navait ni haine ni rancune contre Bartholomew Sholto; il aurait préféré simplement le bâillonner et le ligoter. Il ne tenait pas du tout, cet homme, à se mettre la corde au cou ! Mais il navait pu empêcher les instincts sauvages de son complice de se donner libre cours; le poisson avait fait son uvre. Jonathan laissa donc sa signature, fit descendre le trésor jusquau sol et prit le même chemin. Tel a été lenchaînement des événements pour autant que jaie pu les déchiffrer. Quant à son allure personnelle, il doit être évidemment dun certain âge et fort bruni puisquil a purgé sa peine dans un four tel que les Andaman. Sa taille, je lai aisément calculée daprès la longueur de ses enjambées; et nous savons quil portait la barbe. Son système pileux fut la seule chose qui impressionna Thaddeus Sholto quand il le vit à la fenêtre. A part cela
- Le complice ?
- Eh bien, il ny a pas grand mystère à cela ! Mais bientôt vous saurez tout Comme lair du matin est doux ! Regardez ce petit nuage : il flotte comme une plume rose détachée de quelque gigantesque flamant. Maintenant, le bord rouge du disque solaire se hisse au-dessus de la couche de nuages qui surplombe Londres. Ce soleil brille pour un bon nombre de gens, mais aucun, je parie, naccomplit une mission plus étrange que la nôtre ! Comme nous nous sentons petits, avec nos ambitions aussi mesquines que nos efforts, en présence des grandes forces élémentaires de la nature ! Etes-vous bien avancé dans votre Jean-Paul ?
- Assez. Je suis revenu à lui à travers Carlyle.
- Cest remonter le ruisseau jusquà la source. Il fait une remarque curieuse mais profonde : à savoir que la première preuve de la grandeur de lhomme réside dans la perception de sa propre petitesse. Cela implique, voyez-vous, un pouvoir de comparaison et dappréciation qui sont, en eux-mêmes, une preuve de noblesse. Richter donne beaucoup à penser ! Vous navez pas de revolver, nest-ce pas ?
- Jai ma canne.
- Il est possible que nous ayons besoin de quelque chose de ce genre si nous parvenons à leur tanière. Je vous abandonnerai Jonathan, mais si lautre devient méchant, je labats raide !
Tout en parlant, il avait pris son revolver. Il y introduisit deux balles puis le remit dans la poche droite de sa veste.
Durant ce temps, Toby nous avait guidés le long de routes bordées de villages et menant vers Londres. Mais nous arrivions maintenant dans de véritables rues où dockers et ouvriers se rendaient à leur travail; des femmes daspect négligé ouvraient leurs volets et balayaient les marches dentrée. Des bistrots commençaient déjà à sortir des hommes à lallure rude qui sessuyaient la barbe dun coup de manche après la lampée matinale. Des chiens minables, qui flânaient, nous observaient avec étonnement; mais notre Toby, ne regardant ni à droite, ni à gauche, allait de lavant, le nez au sol, traduisant parfois par un gémissement une nouvelle odeur fraîche.
Nous avions traversé Streatham, Brixton, Camberwell, et nous étions maintenant dans Kennington Lane; nous avions donc été déportés par des rues transversales à lest de lOval. Les hommes que nous pourchassions semblaient avoir suivi une route en zigzag, probablement avec lintention déviter dêtre repérés. Pas une fois ils navaient pris une rue importante si une petite rue parallèle se présentait. Au début de Kenningston Lane, ils avaient biaisé vers la gauche à travers Bond Street et Miles Street. Toby sarrêta à lendroit où cette dernière rue tourne dans Knights Place. Puis il se mit à courir en avant, en arrière, avec une de ses oreilles dressée et lautre traînante : exactement limage de lindécision canine ! Enfin, il se mit à trottiner en rond, levant la tête vers nous de temps en temps, comme pour demander que lon veuille bien comprendre son embarras.
Quest-ce quil a, ce chien, nom dune pipe ? grogna Holmes. Ils nont sûrement pas pris de voiture, et ils ne se sont pas envolés en ballon, tout de même.
- Peut-être se sont-ils arrêtés ici un moment ? suggérai-je.
- Ah ! tout va bien : le voilà qui repart ! dit mon compagnon avec soulagement.
Toby était en effet à nouveau sur la piste. Il avait encore fait un autre tour en reniflant, puis sétait décidé tout dun coup. Il sélançait à présent avec une énergie et une détermination quil navait pas encore déployées. Lodeur apparaissait beaucoup plus fraîche quauparavant, car il navait même pas besoin de renifler le sol. Il tirait frénétiquement sur sa laisse et tentait de courir. Je pus voir au regard brillant de Holmes quil pensait arriver à la fin de notre voyage.
Notre route nous conduisait maintenant vers Nine Elma. Nous arrivâmes au grand chantier par lentrée latérale, où les scieurs étaient déjà au travail. Tirant sans relâche, Toby courut à travers sciure et copeaux, fonça dans un chemin, fila entre deux piles de bois et, poussant enfin un glapissement de triomphe, il sauta sur un gros tonneau encore posé sur le wagonnet qui lavait amené. La langue pendante, les yeux clignotants, Toby trônait sur le couvercle, nous regardant lun après lautre, visiblement en quête dune approbation. Les douves et les roues du wagonnet étaient enduites dun liquide noir, et lair ambiant était saturé de lodeur de créosote.
Sherlock Holmes et moi nous nous regardâmes dun air déconcerté, pour, tout à coup, éclater dun fou rire irrépressible.
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