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LES DIX SEPT
MARCHES
LE
SIGNE DES
QUATRE
Chapitre III
E
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Chapitre IV
Le récit de lhomme chauve
Nous suivîmes lHindou le long dun couloir sordide, mal éclairé et encore plus mal meublé; au bout il ouvrit une porte sur la droite. Léclat dune lampe jaune nous accueillit. Au milieu de cette clarté soudaine se tenait un petit homme au crâne immense, nu, étincelant : une couronne de cheveux roux autour de la tête évoquait irrésistiblement le sommet dune montagne surgissant dentre une forêt de sapins. Lhomme, debout, tordait nerveusement ses mains. Les traits de son visage saltéraient sans cesse et lexpression de sa physionomie passait du sourire à la maussaderie sans quon sût pourquoi. En outre, il était affligé dune lèvre inférieure pendante qui laissait voir une rangée de dents jaunes et mal plantées; il tentait de les dissimuler en promenant constamment sa main sur la partie inférieure de son visage. Il paraissait jeune, malgré sa calvitie : de fait, il venait davoir trente ans.
Je suis votre serviteur, mademoiselle Morstan ! répétait-il de sa voix pointue. Votre serviteur, messieurs ! Je vous prie denter dans mon petit sanctuaire. Il nest pas grand, mademoiselle, mais je lai aménagé selon mon goût : une oasis de beauté dans le criant désert du Sud de Londres.
Nous fûmes tous abasourdis par laspect de la pièce dans laquelle il nous conviait. Elle paraissait aussi déplacée dans cette triste maison quun diamant de leau la plus pure sur une monture de cuivre. Les murs étaient ornés de tapisseries et de rideaux dun coloris et dun travail incomparables; ici et là, on les avait écartés pour mieux faire ressortir un vase oriental ou quelque peinture richement encadrée. Le tapis ambre et noir était si doux, si épais, que le pied sy enfonçait avec plaisir comme dans un lit de mousse. Deux grandes peaux de tigre ajoutaient à limpression de splendeur orientale. Un gros narghileh, posé sur un plateau, ne déparait pas lensemble. Suspendu au milieu de la pièce par un fil dor presque invisible, un brûle-parfum en forme de colombe répandait une odeur subtile et pénétrante.
Le petit homme se présenta en sautillant :
M. Thaddeus Sholto; tel est mon nom. Vous êtes Mlle Morstan, bien entendu ? Et ces messieurs ?
- Voici M. Sherlock Holmes et le docteur Watson.
- Un médecin, eh ? sécria-t-il, très excité. Avez-vous votre stéthoscope ? Pourrais-je vous demander ? Auriez-vous lobligeance ? Jai des doutes sérieux quant au bon fonctionnement de ma valvule mitrale, et si ce nétait trop abuser ? Je crois pouvoir compter sur laorte, mais jaimerais beaucoup avoir votre opinion sur la mitrale.
Jauscultai son cur comme il me le demandait, mais je ne trouvai rien danormal, sauf quil souffrait dune peur incontrôlable : il tremblait dailleurs de la tête aux pieds.
Tout semble normal, dis-je. Vous navez aucune raison de vous inquiéter.
- Vous voudrez bien excuser mon anxiété, mademoiselle Morstan, remarqua-t-il légèrement. Je suis de santé fragile, et depuis longtemps cette valvule me préoccupait. Je suis enchanté dapprendre que cétait à tort. Si votre père, mademoiselle, navait fatigué son cur à lexcès, il pourrait être encore vivant aujourdhui.
Jaurais voulu le gifler. Jétais indigné par cette façon grossière et nonchalante de parler dun sujet aussi pénible. Mlle Morstan sassit; une pâleur extrême lenvahit; ses lèvres devinrent blanches.
Au fond de moi, je savais quil était mort ! murmura-t-elle.
- Je peux vous donner tous les détails, dit-il. Mieux, je puis vous faire justice. Et je le ferai, quoi quen dise mon frère Bartholomew. Je suis très heureux de la présence de vos amis ici. Non seulement parce quils calment votre appréhension, mais aussi parce quils seront témoins de ce que je vais dire et faire. Nous quatre pouvons affronter mon frère Bartholomew. Mais ny mêlons pas des étrangers; ni police, ni dautres fonctionnaires ! Sil ny a pas dintervention intempestive, nous parviendrons à tout arranger dune manière satisfaisante. Rien nennuierait plus mon frère Bartholomew que de la publicité autour de cette affaire.
Il sassit sur un pouf et ses yeux bleus, fables et larmoyants, nous interrogèrent.
En ce qui me concerne, ce que vous direz nira pas plus loin , fit Holmes.
Jacquiesçai dun signe de tête.
Voilà qui est bien ! dit lhomme. Très bien ! Puis-je vous offrir un verre de chianti, mademoiselle Morstan ? Ou de tokay ? Je nai pas dautre vin. Ouvrirai-je une bouteille ? Non ? Jespère alors que la fumée ne vous incommode pas ? Le tabac dOrient dégage une odeur balsamique. Je suis un peu nerveux, voyez-vous, et le narghileh est pour moi un calmant souverain.
Il approcha une bougie et bientôt la fumée passa en bulles joyeuses à travers leau de rose. Assis en demi-cercle, tête en avant, le menton reposant sur les mains, nous regardions tous trois le petit homme à limmense crâne luisant, qui nous faisait face en tirant sur sa pipe dun air mal assuré.
Après avoir décidé dentrer en relation directe avec vous, dit-il, jai hésité à vous donner mon adresse. Je craignais que, ne tenant pas compte de ma demande, vous nameniez avec vous des gens déplaisants. Je me suis donc permis de vous donner un rendez-vous de telle manière que Williams puisse dabord vous voir. Jai complètement confiance en cet homme. Je lui avais dailleurs recommandé de ne pas vous amener au cas où vous lui sembleriez suspects. Vous me pardonnerez ces précautions, mais je mène une vie quelque peu retirée. De plus, rien nest plus répugnant à ma sensibilité - que je pourrais qualifier de raffinée - quun policier. Jai une tendance naturelle à éviter toute forme de matérialisme grossier; et cest rarement que jentre en contact avec la vulgarité de la foule. Je vis, comme vous pouvez le constater, dans une ambiance élégante. Je pourrais mappeler un protecteur des Arts. Cest ma faiblesse. Ce paysage est un Corot authentique. Un expert pourrait peut-être formuler quelque réserve en ce qui concerne ce Salvator Rosa; mais ce Bouguereau, en revanche, noffre pas matière à discussion. Jai un penchant marqué pour la récente École française, je lavoue.
- Vous mexcuserez, monsieur Sholto, dit Mlle Morstan, mais je suis ici, sur votre demande, pour entendre quelque chose que vous désirez me dire. Il est déjà très tard, et jaimerais que lentrevue soit aussi courte que possible.
- Même si tout va bien, ce sera long ! répondit-il. Il nous faudra certainement aller à Norwood pour voir mon frère Bartholomew. Nous essaierons tous de lui faire entendre raison. Il est très en colère contre moi parce que jai fait ce qui me semblait juste. Nous nous sommes presque querellés la nuit dernière. Vous ne pouvez imaginer comme il est terrible lorsquil est en colère. scanev
- Sil nous faut aller à Norwood, nous ferions peut-être aussi bien de partir tout de suite ? hasardai-je.
Il rit au point den faire rougir ses oreilles.
Ce nest pas possible ! sécria-t-il. Je ne sais comment il réagirait si je vous amenais dune façon aussi impromptue. Non, je dois dabord expliquer nos positions respectives. Et tout dabord, il y a plusieurs points que jignore moi-même dans cette histoire. Je puis seulement vous exposer les faits tels quils me sont connus.
Le major John Sholto, qui appartenait à larmée des Indes, était mon père, comme vous lavez peut-être deviné. Il prit sa retraite il y a environ onze ans et vint sinstaller à Pondichery Lodge, situé dans Upper Norwood. Il avait fait fortune aux Indes; il en ramena une somme dargent considérable, une grande collection dobjets rares et précieux, et enfin quelques serviteurs indigènes. Il sacheta alors une maison et vécut dune manière luxueuse. Mon frère jumeau Bartholomew et moi étions ses seuls enfants.
Je me souviens fort bien de la stupéfaction que causa la disparition du capitaine Morstan. Nous lûmes les détails dans les journaux et, sachant quil avait été un ami de notre père, nous discutâmes librement le cas en sa présence. Dailleurs, il prenait part aux spéculations que nous fîmes pour expliquer le mystère. Jamais, lun ou lautre, nous navons soupçonné quil en gardait le secret caché en son cur. Pourtant, il connaissait, et lui seul au monde, le destin dArthur Morstan.
Ce que nous savions, cest quun mystère, un danger positif, pesait sur notre père. Il avait grand-peur de sortir seul, et il avait engagé comme portiers deux anciens professionnels de la boxe. Williams, qui vous a conduits ce soir, était lun deux. Il fut en son temps champion dAngleterre des poids légers. Notre père ne voulait pas nous confier le motif de ses craintes, mais il avait une aversion profonde pour les hommes à jambe de bois. A tel point quun jour il nhésita pas à tirer une balle de revolver contre lun deux, qui nétait quun inoffensif commis voyageur en quête de commandes. Il nous fallut payer une grosse somme pour étouffer laffaire. Mon frère et moi avions fini par penser quil sagissait dune simple lubie. Mais les événements qui suivirent nous firent changer davis.
Au début de 1882, mon père reçut une lettre en provenance des Indes. Il faillit sévanouir devant son petit déjeuner en la lisant, et de ce jour il dépérit. Nous navons jamais découvert le contenu de cette lettre, mais je pus voir, au moment où il en prenait connaissance, quelle ne comportait que quelques phrases griffonnées. Depuis des années mon père souffrait dune dilatation du foie; son état empira rapidement. Vers la fin avril, nous fûmes informés quil était perdu et quil désirait nous entretenir une dernière fois.
Quand nous entrâmes dans sa chambre, il était assis, soutenu par de nombreux oreillers, et il respirait péniblement. Il nous demanda de fermer la porte à clef et de venir chacun dun côté du lit. Étreignant nos mains, il nous fit un étrange récit. Lémotion autant que la douleur linterrompaient. Je vais essayer de vous le dire en ses propres termes :
En ce dernier instant, dit-il, une seule chose me tourmente lesprit : la manière dont jai traité lorpheline de ce malheureux Morstan. La maudite avarice qui fut mon péché capital a privé cette enfant dun trésor dont la moitié au moins lui revenait. Et pourtant, je ne lai pas utilisé moi-même, tant lavarice est aveugle et stupide. Le simple fait de posséder métait si cher que je répugnais à partager, si peu que ce fût. Voyez-vous ce chapelet de perles à côté de ma bouteille de quinine ? Je nai pu me résoudre à men séparer ! Et pourtant, je lai sorti avec le ferme dessein de le lui envoyer. Vous, mes enfants, vous lui donnerez une part équitable du trésor dAgra. Mais ne lui envoyez rien, pas même le chapelet, avant ma mort. Après tout, bien des hommes plus malades que moi se sont rétablis !
Je vais vous dire comment Morstan est mort, poursuivit-il. Depuis longtemps il souffrait du cur, mais il ne lavait dit à personne. Moi seul était au courant. Aux Indes, par un concours de circonstances extraordinaires, lui et moi étions entrés en possession dun trésor considérable. Je le transportai en Angleterre et dès le soir de son arrivée, Morstan vint me réclamer sa part. Il avait marché depuis la gare, et ce fut mon fidèle Lal Chowder, mort depuis, qui lintroduisit. Nous discutâmes de la répartition du trésor, et une violente querelle éclata. Au comble de la fureur, Morstan sétait levé, mais il porta soudain la main au côté; son visage changea de couleur; il tomba en arrière; dans la chute sa tête heurta langle du coffre au trésor. Quand je me penchai sur lui, je constatai avec horreur quil était mort.
Un long moment je restai immobile dans mon fauteuil, le cerveau vidé, sans savoir quoi faire. Ma première pensée fut, bien sûr, de courir chercher de laide. Mais navais-je pas toutes les chances dêtre accusé de meurtre ? Sa mort était survenue au cours dune querelle; et il y avait cette entaille à la tête quil sétait faite en tombant : autant de lourdes présomptions contre moi. De plus, une enquête officielle dévoilerait à propos du trésor certains faits que je ne tenais nullement à divulguer. Morstan mavait dit que personne au monde ne savait quil sétait rendu chez moi; il ne me paraissait pas nécessaire que quiconque lapprît jamais.
Jétais en train de remuer tout cela dans ma tête quand, levant les yeux, je vis Lal Chowder dans lencadrement de la porte. Il entra sans bruit, et ferma à clef derrière lui.
Ne craignez rien, sahib ! dit-il. Personne na besoin de savoir que vous lavez tué. Allons le cacher au loin. Qui pourrait savoir ?
- Je ne lai pas tué !
Lal Chowder secoua la tête et sourit.
Jai entendu, sahib ! dit-il. Jai entendu la dispute, et jai entendu le coup. Mais mes lèvres sont scellées. Tous dorment dans la maison. Emmenons-le au loin.
Ces paroles arrachèrent ma décision. Si le plus fidèle de mes serviteurs ne pouvait croire en mon innocence, comment convaincrais-je les douze lourdauds dun jury ? Lal Chowder et moi nous fîmes disparaître le corps cette même nuit. Et quelques jours plus tard, les journaux londoniens sinterrogeaient sur la disparition mystérieuse du capitaine Morstan. Vous comprenez, par mon récit, que sa mort ne saurait mêtre imputée. Ma faute réside en ceci : jai caché non seulement le corps, mais aussi le trésor dont une part revenait de droit à Morstan ou à ses descendants. Je désire donc que vous fassiez une restitution. Venez tout près. Le trésor est caché dans
A cet instant, lhorreur le défigura : ses yeux saffolèrent et sa mâchoire tomba.
Chassez-le ! Au nom du Christ, chassez le ! cria-t-il dune voix que je noublierai jamais.
Nous avons regardé vers la fenêtre sur laquelle son regard sétait fixé. Un visage surgi des ténèbres nous observait. Cétait une tête chevelue et barbue dont le regard cruel, sauvage, exprimait une haine ardente. Nous nous précipitâmes vers la fenêtre, mais lhomme avait disparu. Quand nous revînmes vers notre père, son menton sétait affaissé, et son pouls avait cessé de battre.
Nous fouillâmes le jardin cette nuit-là, mais sans trouver dautre trace que lempreinte dun pied unique dans le lit de fleurs. Sans cette marque, peut-être aurions-nous cru que seule notre imagination avait fait surgir ce visage féroce. Nous eûmes cependant une autre preuve, encore plus flagrante, que des ennemis nous entouraient : le lendemain matin, on trouva ouverte la fenêtre de la chambre de notre père; placards et tiroirs avaient été fouillés; et sur la poitrine du mort était fixé un morceau de papier avec ces mots griffonnés : le Signe des Quatre. Nous navons jamais appris ce que signifiait cette expression, ni qui en était lauteur. A première vue rien navait été dérobé, et pourtant tout avait été mis sens dessus dessous. Mon frère et moi avons fait un rapprochement normal entre ce mystérieux incident et la peur dont notre père souffrit durant sa vie. Mais le mystère pour nous reste entier.
Le petit homme sarrêta pour rallumer son narghileh et il fuma quelques instants en silence. Nous étions tous assis, immobiles, sous le coup de ce récit extraordinaire. Durant les brefs instants où la mort de son père avait été décrite, Mlle Morstan était devenue livide et javais craint quelle ne sévanouît. Elle sétait cependant reprise après avoir bu un verre deau que je lui avais discrètement versé dune carafe vénitienne à ma portée. Sherlock Holmes sétait renfoncé dans son siège dans une attitude absente, les yeux à peine ouverts. Je ne pus mempêcher de penser en le regardant, que le matin même, il sétait plaint de la banalité de lexistence ! Là en tout cas, il tenait un problème qui allait mettre sa sagacité à lépreuve Le regard de M. Thaddeus Sholto allait de lun à lautre; manifestement fier de leffet produit par son histoire, il en reprit le fil, sinterrompant parfois pour tirer une bouffée.
Mon frère et moi étions fort intéressés, comme vous pouvez limaginer, par ce trésor dont notre père avait parlé. Pendant des semaines et des mois nous avons fouillé et retourné chaque parcelle du jardin sans pourtant trouver la cachette. La pensée que le secret était sur ses lèvres quand il mourut nous rendait fous de dépit. Nous pouvions préjuger de la splendeur de ce trésor daprès le chapelet de perles qui en faisait partie. Nous eûmes dailleurs une discussion à ce sujet, mon frère et moi. Les perles étaient évidemment dune grande valeur et Bartholomew ne voulait pas sen séparer. Il avait hérité, soit dit entre nous, le penchant de mon père vers lavarice. Il pensait aussi que le chapelet exciterait la curiosité et pourrait nous attirer des ennuis. Tout ce que je pus obtenir de lui fut que je trouverais ladresse de mlle Morstan et que je lui enverrais une perle à intervalles réguliers, afin quelle ne se trouve jamais dans le dénuement.
- Cétait très charitable de votre part, dit la jeune femme spontanément. Je vous en suis très reconnaissante !
Le petit homme agita sa main.
Point du tout ! dit-il. Nous étions votre dépositaire. Telle était du moins mon opinion; mais javoue que mon frère Bartholomew ne ma jamais suivi jusque-là. Nous jouissions nous-même dune belle aisance. Je ne désirais pas plus. Dailleurs, il eût été du plus mauvais goût de se montrer aussi ladre envers une jeune femme. Le mauvais goût mène au crime , comme disent les Français non sans élégance Bref, notre désaccord saccentua au point que je trouvai préférable de minstaller chez moi. Jai donc quitté Pondichery Lodge, emmenant avec moi Williams et le vieux khitmutgar. Mais hier jai appris une nouvelle de grande importance : le trésor a été découvert. Jai aussitôt écrit à Mlle Morstan et il ne nous reste plus quà nous rendre à Norwood pour réclamer notre part. Jai déjà exposé mon point de vue à mon frère la nuit dernière. Notre visite nest sans doute pas souhaitée, mais elle est attendue.
M. Thaddeus Sholto se tut, mais ne cessa pas pour autant de sagiter sur son pouf de luxe. Nous restions tous silencieux pour mieux réfléchir aux nouveaux développements de cette mystérieuse affaire : Holmes fut le premier à se lever.
Vous avez fort bien agi, monsieur, du commencement à la fin ! dit-il. Nous serons peut-être à même de vous prouver modestement notre reconnaissance en éclaircissant ce qui vous est encore obscur. Mais il est tard, comme la remarqué Mlle Morstan, et nous ferions bien de ne pas perdre de temps.
Notre hôte enroula soigneusement le tuyau de son narghileh, puis sortit de derrière un rideau un long et lourd manteau pourvu dun col et de parements dastrakan. Il le boutonna soigneusement malgré la douceur oppressante de la nuit, et il ajusta sur sa tête une casquette en peau de lapin dont les pans se rabattaient sur les oreilles.
Ma santé est quelque peu fragile, remarqua-t-il, tout en nous conduisant dans le couloir. Je suis donc obligé de prendre de grandes précautions.
La voiture nous attendait. Notre voyage était apparemment prévu, car le conducteur partit aussitôt à vive allure. Thaddeus Sholto ne cessa pas de parler dune voix de tête qui dominait le bruit des roues sur le pavé.
Bartholomew est un homme plein didées, commença-t-il. Comment pensez-vous quil découvrit le trésor ? Il était arrivé à la conclusion quil se trouvait quelque part dans la maison. Il se mit donc à calculer les dimensions exactes de celle-ci, puis à les reporter et les vérifier; de cette manière pas un seul centimètre de la construction ne pouvait échapper à ses investigations. Il saperçut, entre autres choses, que la hauteur du bâtiment était de 25 mètres, mais quen additionnant la hauteur des pièces superposées, il ne trouvait que 23,70 mètres, même en tenant largement compte de lespace entre le plafond et le plancher. Il manquait donc 1,30 mètre; ce mètre 30 ne pouvait être situé quau sommet du bâtiment. Mon frère fit alors un trou dans le plafond de la plus haute pièce et découvrit une petite mansarde; étant complètement emmurée, elle était restée inconnue de tous. Le coffre au trésor était là, au milieu, reposant sur deux poutres. Il le fit descendre par le trou et prit connaissance du contenu, dont il estime la valeur à cinq cent mille livres sterling, au moins.
A lénoncé de cette somme gigantesque, nous nous regardâmes les yeux écarquillés. Si nous parvenions à assurer ses droits, Mlle Morstan, gouvernante dans le besoin, deviendrait la plus riche héritière dAngleterre ! Un ami loyal ne pouvait évidemment que se réjouir dune telle nouvelle. Cependant, je dois avouer, pour ma honte, que mon égoïsme fut le plus fort et que mon cur devint de plomb. Je balbutiai quelques mots de félicitations puis, affaissé sur mon siège, la tête baissée, je mabîmai dans ma déception, sans écouter le bavardage de Thaddeus Sholto. Cétait un hypocondriaque authentique. Je lentendais vaguement qui dévidait un chapelet interminable de symptômes et qui implorait des renseignements sur la composition et laction thérapeutique dinnombrables remèdes de charlatan; il en avait dans la poche quelques spécimens soigneusement rangés dans un étui en cuir. Jespère quil ne se souvient daucune des réponses que je lui ai faites cette nuit-là ! Holmes assure quil ma entendu le mettre en garde contre le danger de prendre plus de deux gouttes dhuile de ricin. Jaurais même, par contre, recommandé la strychnine en dose massive, comme sédatif ! Quoi quil en eût été, je fus certainement soulagé quand la voiture sarrêta après une dernière secousse. Le cocher sauta de son siège pour nous ouvrir la porte.
Voici Pondichery Lodge, mademoiselle Morstan , dit Thaddeus Sholto en lui tendant la main pour descendre.
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