www.sherlock-holmes.org
LES DIX SEPT
MARCHES
Le
Signe des
Quatre
Chapitre I : La déduction est une
science
[Accueil] [Aventures] [Bibliographie] [Filmographie] [Jouez] [SH & la France] [Expositions] [Holmésologie] [Chercher] [Me_Contacter]
Le Signe des Quatre
Chapitre I : La déduction est une science
Sherlock Holmes prit la bouteille au coin de la cheminée puis sortit la seringue hypodermique de son étui de cuir. Ses longs doigts pâles et nerveux préparèrent laiguille avant de relever la manche gauche de sa chemise. Un instant son regard pensif sarrêta sur le réseau veineux de lavant-bras criblé dinnombrables traces de piqûres. Puis il y enfonça laiguille avec précision, injecta le liquide, et se cala dans le fauteuil de velours en poussant un long soupir de satisfaction.
Depuis plusieurs mois jassistais à cette séance qui se renouvelait trois fois par jour, mais je ne my habituais toujours pas. Au contraire, ce spectacle mirritait chaque jour davantage, et la nuit ma conscience me reprochait de navoir pas eu le courage de protester. Combien de fois ne métais-je pas juré de délivrer mon âme et de dire ce que javais à dire ! Mais lattitude nonchalante et réservée de mon compagnon faisait de lui de dernier homme avec lequel on pût se permettre une certaine indiscrétion. Je connaissais ses dons exceptionnels et ses qualités peu communes qui men imposaient : à le contrarier, je me serais senti timide et maladroit.
Pourtant, cet après-midi-là, je ne pus me contenir. Était-ce la bouteille de beaune que nous avions bue à déjeuner ? Était-ce sa manière provocante qui accentua mon exaspération ? En tout cas, il me fallut parler.
Aujourdhui, lui demandai-je, morphine ou cocaïne ?
Ses yeux quittèrent languissamment le vieux livre imprimé en caractères gothiques quil tenait ouvert.
Cocaïne, dit-il, une solution à sept pour cent. Vous plairait-il de lessayer ?
- Non, certainement pas ! répondis-je avec brusquerie. Je ne suis pas encore remis de la campagne dAfghanistan. Je ne peux pas me permettre de dilapider mes forces.
Ma véhémence le fit sourire.
Peut-être avez-vous raison, Watson, dit-il. Peut-être cette drogue a-t-elle une influence néfaste sur mon corps. Mais je la trouve si stimulante pour la clarification de mon esprit, que les effets secondaires me paraissent dune importance négligeable.
- Mais considérez la chose dans son ensemble ! mécriai-je avec chaleur. Votre cerveau peut, en effet, connaître une acuité extraordinaire; mais à quel prix ! Cest un processus pathologique et morbide qui provoque un renouvellement accéléré des tissus, qui peut donc entraîner un affaiblissement permanent. Vous connaissez aussi la noire dépression qui sensuit : le jeu en vaut-il la chandelle ? Pourquoi risquer de perdre pour un simple plaisir passager les grands dons qui sont en vous. Souvenez-vous que ce nest pas seulement lami qui parle en ce moment, mais le médecin en partie responsable de votre santé.
Il ne parut pas offensé. Au contraire, il rassembla les extrémités de ses dix doigts et posa ses coudes sur les bras de son fauteuil comme quelquun sapprêtant à savourer une conversation.
Mon esprit refuse la stagnation, répondit-il; donnez-moi des problèmes, du travail ! Donnez-moi le cryptogramme le plus abstrait ou lanalyse la plus complexe, et me voilà dans latmosphère qui me convient. Alors je puis me passer de stimulants artificiels. Mais je déteste trop la morne routine et lexistence ! Il me faut une exaltation mentale : cest dailleurs pourquoi jai choisi cette singulière profession; ou plutôt, pourquoi je lai créée, puisque je suis le seul au monde de mon espèce.
- Le seul détective privé ? dis-je, levant les sourcils.
- Le seul détective privé que lon vienne consulter, précisa-t-il. En ce qui concerne la détection, la recherche, cest moi la suprême Cour dappel. Lorsque Gregson ou Lestrade, ou Athelney Jones donnent leur langue au chat - ce qui devient une habitude chez eux, soit dit en passant - cest moi quils viennent trouver. Jexamine les données en tant quexpert et jexprime lopinion dun spécialiste. En pareils cas, je ne demande aucune reconnaissance officielle de mon rôle. Mon nom napparaît pas dans les journaux. Le travail en lui-même, le plaisir de trouver un champ de manuvres pour mes dons personnels sont ma plus haute récompense. Vous avez dailleurs eu loccasion de me voir à luvre dans laffaire de Jefferson Hope.
- En effet. Et jamais rien ne ma tant frappé. A tel point que jen ai fait un petit livre, sous le titre quelque peu fantastique de Étude en rouge.
Il hocha tristement la tête.
Je lai parcouru, dit-il. Je ne peux honnêtement vous en féliciter. La détection est, ou devrait être, une science exacte; elle devrait donc être constamment traitée avec froideur et sans émotion. Vous avez essayé de la teinter de romantisme, ce qui produit le même effet que si vous introduisiez une histoire damour ou un enlèvement dans la cinquième proposition dEuclide.
- Mais lélément romantique existait objectivement ! mécriai-je. Je ne pouvais accommoder les faits à ma guise.
- En pareil cas, certains faits doivent être supprimés ou, tout au moins, rapportés avec un sens équitable des proportions. La seule chose qui méritait dêtre mentionnée dans cette affaire, était le curieux raisonnement analytique remontant des effets aux causes, grâce à quoi je suis parvenu à la démêler.
Jétais agacé, irrité par cette critique; navais-je pas travaillé spécialement pour lui plaire ? Son orgueil semblait regretter que chaque ligne de mon petit livre neût pas été consacrée uniquement à ses faits et gestes Plus quune fois, durant les années passées avec lui à Baker Street, javais observé quune légère vanité perçait sous lattitude tranquille et didactique de mon compagnon. Je ne répliquai rien, et moccupai de ma jambe blessée. Une balle Jezail lavait traversée quelque temps auparavant, et bien que je ne fusse pas empêché de marcher, je souffrais à chaque changement du temps.
Ma clientèle sest récemment étendue aux pays du continent, reprit Holmes en bourrant sa vieille pipe de bruyère. La semaine dernière François le Villard est venu me consulter. Cest un homme dune certaine notoriété dans la Police Judiciaire française. Il possède la fine intuition du Celte, mais il lui manque les connaissances étendues qui lui permettraient datteindre les sommets de son art. Laffaire concernait un testament et soulevait quelques points intéressants. Jai pu le renvoyer à deux cas similaires, lun à Riga en 1857, lautre à Saint-Louis en 1871; cela lui a permis de trouver la solution exacte. Voici la lettre reçue ce matin me remerciant pour laide apportée.
Il me tendait, en parlant, une feuille froissée daspect étrange. Je la parcourus; il sy trouvait une profusion de superlatifs, de magnifique, de coup de maître, de tour de force, qui attestaient lardente admiration du Français.
Il écrit comme un élève à son maître, dis-je.
- Oh ! laide que je lui ai apportée ne méritait pas un tel éloge ! dit Sherlock Holmes dun ton badin. Il est lui-même très doué; il possède deux des trois qualités nécessaires au parfait détective : le pouvoir dobserver et celui de déduire. Il ne lui manque que le savoir et cela peut venir avec le temps. Il est en train de traduire en français mes minces essais.
- Vos essais ?
- Oh ! vous ne saviez pas ? sécria-t-il en riant. Oui, je suis coupable davoir écrit plusieurs traités, tous sur des questions techniques, dailleurs. Celui-ci, par exemple, Sur la discrimination entre les différents tabacs . Cent quarante variétés de cigares, cigarettes, et tabacs y sont énumérées; des reproductions en couleurs illustrent les différents aspects des cendres. Cest une question qui revient continuellement dans les procès criminels. Des cendres peuvent constituer un indice dune importance capitale. Si vous pouvez dire, par exemple, que tel meurtre a été commis par un homme fumant un cigare de lInde, cela restreint évidemment votre champ de recherches. Pour lil exercé, la différence est aussi vaste entre la cendre noire dun Trichinopoly et le blanc duvet du tabac Birds Eye , quentre un chou et une pomme de terre.
- Vous êtes en effet remarquablement doué pour les petits détails !
- Japprécie leur importance. Tenez, voici mon essai sur la détection des traces de pas, avec quelques remarques concernant lutilisation du plâtre de Paris pour préserver les empreintes Un curieux petit ouvrage, celui-là aussi ! Il traite de linfluence des métiers sur la forme des mains, avec gravures à lappui, représentant des mains de couvreurs, de marins, de bûcherons, de typographes, de tisserands, et de tailleurs de diamants. Cest dun grand intérêt pratique pour le détective scientifique surtout pour découvrir les antécédents dun criminel et dans les cas de corps non identifiés. Mais je vous ennuie avec mes balivernes !
- Point du tout ! répondis-je sincèrement. Cela mintéresse beaucoup; surtout depuis que jai eu loccasion de vous voir mettre vos balivernes en application. Mais vous parliez il y a un instant dobservation et de déduction. Il me semble que lun implique forcément lautre, au moins en partie.
- Bah, à peine ! dit-il en sadossant confortablement dans son fauteuil, tandis que de sa pipe sélevaient dépaisses volutes bleues. Ainsi, lobservation mindique que vous vous êtes rendu à la poste de Wigmore Street ce matin; mais cest par déduction que je sais que vous avez envoyé un télégramme.
- Exact ! mécriai-je. Correct sur les deux points ! Mais javoue ne pas voir comment vous y êtes parvenu. Je me suis décidé soudainement et je nen ai parlé à quiconque.
- Cest la simplicité même ! remarqua-t-il en riant doucement de ma surprise. Si absurdement simple quune explication paraît superflue. Pourtant, cet exemple peut servir à définir les limites de lobservation et de la déduction. Ainsi, jobserve des traces de boue rougeâtre à votre chaussure. Or, juste en face de la poste de Wigmore Street, la chaussée vient dêtre défaite; de la terre sy trouve répandue de telle sorte quil est difficile de ne pas marcher dedans pour entrer dans le bureau. Enfin, cette terre est de cette singulière teinte rougeâtre qui, autant que je sache, ne se trouve nulle part ailleurs dans le voisinage. Tout ceci est observation. Le reste est déduction.
- Comment, alors, avez-vous déduit le télégramme ?
- Voyons, je savais pertinemment que vous naviez pas écrit de lettre puisque toute la matinée je suis resté assis en face de vous. Je puis voir également sur votre bureau un lot de timbres et un épais paquet de cartes postales. Pourquoi seriez-vous donc allé à la poste, sinon pour envoyer un télégramme ? Éliminez tous les autres mobiles, celui qui reste doit être le bon.
- Cest le cas cette fois-ci, répondis-je après un moment de réflexion. La chose est, comme vous dites, extrêmement simple Me prendriez-vous cependant pour un impertinent si je soumettais vos théories à un examen plus sévère ?
- Au contraire, répondit-il. Cela mempêchera de prendre une deuxième dose de cocaïne. Je serais enchanté de me pencher sur un problème que vous me soumettriez.
- Je vous ai entendu dire quil est difficile de se servir quotidiennement dun objet sans que la personnalité de son possesseur y laisse des indices quun observateur exercé puisse lire. Or, jai acquis depuis peu une montre de poche. Auriez-vous la bonté de me donner votre opinion quant aux habitudes ou à la personnalité de son ancien propriétaire ?
Je lui tendis la montre non sans malice : lexamen, je le savais, allait se révéler impossible, et le caquet de mon compagnon sen trouverait rabattu. Il soupesa lobjet, scruta attentivement le cadran, ouvrit le boîtier et examina le mouvement dabord à lil nu, puis avec une loupe. Jeus du mal à retenir un sourire devant son visage déconfit lorsquil referma la montre et me la rendit.
Il ny a que peu dindices, remarqua-t-il. La montre ayant été récemment nettoyée, je suis privé des traces les plus évocatrices.
- Cest exact ! répondis-je. Elle a été nettoyée avant de mêtre remise.
En moi-même, jaccusai mon compagnon de présenter une excuse boiteuse pour couvrir sa défaite. Quels indices pensait-il tirer dune montre non nettoyée ?
Bien que peu satisfaisante, mon enquête na pas été entièrement négative, observa-t-il, en fixant le plafond dun regard terne et lointain. Si je ne me trompe, cette montre appartenait à votre frère aîné qui lhérita de votre père.
- Ce sont sans doute les initiales H. W. gravées au dos du boîtier qui vous suggèrent cette explication ?
- Parfaitement. Le W. indique votre nom de famille. La montre date de près de cinquante ans; les initiales sont aussi vieilles que la montre qui fut donc fabriquée pour la génération précédente. Les bijoux sont généralement données au fils aîné, lequel porte généralement de nom de son père. Or, votre père, si je me souviens bien, est décédé depuis plusieurs années. Il sensuit que la montre était entre les mains de votre frère aîné.
- Jusquici, cest vrai ! dis-je. Avez-vous trouvé autre chose ?
- Cétait un homme négligent et désordonné; oui, fort négligent. Il avait de bons atouts au départ, mais il les gaspilla. Il vécut dans une pauvreté coupée de courtes périodes de prospérité; et il est mort après sêtre adonné à la boisson. Voilà tout ce que jai pu trouver.
Lamertume déborda de mon cur. Je bondis de mon fauteuil et arpentai furieusement la pièce malgré ma jambe blessée.
Cest indigne de vous, Holmes ! mécriai-je. Je ne vous aurais jamais cru capable dune telle bassesse ! Vous vous êtes renseigné sur la vie de mon malheureux frère : et vous essayez de me faire croire que vous avez déduit ces renseignements par je ne sais quel moyen de fantaisie.
Ne vous attendez pas à ce que je croie que vous avez lu tout ceci dans une vieille montre ! Cest un procédé peu charitable qui, pour tout dire, frôle le charlatanisme.
- Mon cher docteur, je vous prie daccepter mes excuses, dit-il gentiment. Voyant laffaire comme un problème abstrait, jai oublié combien cela vous touchait de près et pouvait vous être pénible. Je vous assure, Watson, que jignorais tout de votre frère et jusquà son existence avant dexaminer cette montre.
- Alors, comment, au nom du Ciel, ces choses-là vous furent-elles révélées ? Tout est vrai, jusquau plus petit détail.
- Ah ! cest de la chance ! Je ne pouvais dire que ce qui me paraissait le plus probable. Je ne mattendais pas à être si exact.
- Ce nétait pas, simplement, un exercice de devinettes ?
- Non, non; jamais je ne devine. Cest une habitude détestable, qui détruit la faculté de raisonner. Ce qui vous semble étrange lest seulement parce que vous ne suivez pas mon raisonnement et nobservez pas les petits faits desquels on peut tirer de grandes déductions. Par exemple, jai commencé par dire que votre frère était négligent. Observez donc la partie inférieure du boîtier et vous remarquerez quil est non seulement légèrement cabossé en deux endroits, mais également couvert déraflures; celles-ci ont été faites par dautres objets : des clefs ou des pièces de monnaie quil mettait dans la même poche. Ce nest sûrement pas un tour de force que de déduire la négligence chez un homme qui traite dune manière aussi cavalière une montre de cinquante guinées. Ce nest pas non plus un raisonnement génial qui me fait dire quun héritage comportant un objet dune telle valeur a dû être substantiel.
Je hochai la tête pour montrer que je le suivais.
Dautre part, les prêteurs sur gages ont lhabitude en Angleterre de graver sur la montre, avec la pointe dune épingle, le numéro du reçu délivré lors de la mise en gage de lobjet. Cest plus pratique quune étiquette qui risque dêtre perdue ou transportée sur un autre article. Or, il ny a pas moins de quatre numéros de cette sorte à lintérieur du boîtier; ma loupe les montre distinctement. Doù une première déduction : votre frère était souvent dans la gêne. Deuxième déduction : il connaissait des périodes de prospérité faute desquelles il naurait pu retirer sa montre. Enfin, je vous demande de regarder dans le couvercle intérieur lorifice où sintroduit la clef du remontoir. Un homme sobre ne laurait pas rayé ainsi ! En revanche, toutes les montres des alcooliques portent les marques de mains pas trop sûres delles-mêmes pour remonter le mécanisme. Que reste-t-il donc de mystérieux dans mes explications ?
- Tout est clair comme le jour, répondis-je. Je regrette davoir été injuste à votre égard. Jaurais dû témoigner dune plus grande foi en vos capacités. Puis-je vous demander si vous avez une affaire sur le chantier en ce moment ?
- Non. Doù la cocaïne. Je ne puis vivre sans faire travailler mon cerveau. Y a-t-il une autre activité valable dans la vie ? Approchez-vous de la fenêtre, ici. Le monde a-t-il jamais été aussi lugubre, médiocre et ennuyeux ? Regardez ce brouillard jaunâtre qui sétale le long de la rue et qui sécrase inutilement contre ces mornes maisons ! Quoi de plus cafardeux et de plus prosaïque ? Dites-moi donc, docteur, à quoi peuvent servir des facultés qui restent sans utilisation ? Le crime est banal, la vie est banale, et seules les qualités banales trouvent à sexercer ici-bas.
Jouvris la bouche pour répondre à cette tirade, lorsquon frappa à la porte; notre logeuse entra, apportant une carte sur le plateau de cuivre.
Cest une jeune femme qui désire vous voir, dit-elle à mon compagnon.
- Mlle Mary Morstan, lut-il. Hum ! Je nai aucun souvenir de ce nom. Voulez-vous introduire cette personne, madame Hudson ? Ne partez pas, docteur; je préférerais que vous assistiez à lentrevue.
[Accueil] [Aventures] [Bibliographie] [Filmographie] [Jouez] [SH & la France] [Expositions] [Holmésologie] [Chercher] [Me_Contacter]