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LES DIX SEPT
MARCHES
SON
DERNIER COUP
D'ARCHET
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Son dernier coup darchet
Il était neuf heures du soir le 2 août (le plus terrible des mois daoût de lhistoire mondiale). On aurait pu croire que déjà la malédiction divine pesait lourdement sur un monde dégénéré, car un silence impressionnant ainsi quun sentiment dexpectative planaient dans lair suffocant, immobile. Le soleil était couché, mais vers lhorizon douest, sétirait une balafre couleur de sang comme une blessure ouverte. Au-dessus les étoiles brillaient, claires; et au-dessous les feux des bateaux scintillaient dans la baie. Deux Allemands se tenaient accoudés sur le parapet de pierre de la terrasse; la longue maison basse à lourds pignons étalait sa masse derrière eux; ils regardaient la large courbe du rivage au pied de la grande falaise crayeuse sur laquelle Von Bork sétait perché, tel un aigle errant, quatre ans plus tôt. Leurs têtes se touchaient presque. Ils échangeaient des propos confidentiels. Den bas les bouts incandescents de leurs cigares devaient ressembler aux yeux dun mauvais diable scrutant la nuit.
Un homme remarquable, ce Von Bork ! Sans rival, pour ainsi dire, parmi tous les dévoués agents du Kaiser. Ses qualités lavaient recommandé pour une mission en Angleterre (la plus importante de toutes); depuis quil sy était attelé, ses talents sétaient vite affirmés dans lesprit de la demi-douzaine de personnes au courant de son activité, et notamment de son compagnon du moment, le baron Von Herling, secrétaire principal de la légation, dont la formidable Benz de 100 CV bloquait le chemin de campagne en attendant de ramener à Londres son propriétaire.
Pour autant que je puisse juger des événements, disait le secrétaire, vous serez probablement de retour à Berlin avant une semaine. Quand vous arriverez, mon cher Von Bork, je crois que vous serez surpris de laccueil que vous recevrez. Je sais ce que lon pense dans les cercles les plus élevés du travail que vous avez accompli dans ce pays.
Cétait un colosse, le secrétaire : grand, large, épais; il sexprimait avec lenteur et conviction, ce qui lui avait beaucoup servi dans sa carrière politique.
Von Bork se mit à rire.
Ils ne sont pas très difficiles à tromper, fit-il. Impossible de trouver un peuple plus docile, plus naïf !
- Je ne sais pas, répondit lautre en réfléchissant. Ils ont des limites bizarres quil ne faut pas dépasser. Leur naïveté de surface est un piège pour létranger. La première impression est quils sont complètement mous; et puis on tombe soudain sur quelque chose de très coriace; alors on sait quon a atteint la limite et il faut sadapter au fait. Par exemple leurs conventions insulaires exigent dêtre respectées.
- Vous voulez parler du bon ton et de ces sortes de choses ? demanda Von Bork en soupirant comme quelquun qui en a souffert beaucoup.
- Jentends le préjugé anglais, dans toutes ses curieuses manifestations. Tenez, je vous citerai lune de mes pires bévues. Je peux me permettre de parler de mes bévues, car vous connaissez assez bien mon travail pour être au courant de mes réussites. Je venais darriver en poste. Je fus invité pour le week-end à un party dans la maison de campagne dun ministre du cabinet. La conversation fut dune indiscrétion folle.
Von Bork fit un signe de tête.
Jy étais, dit-il.
- En effet. Eh bien, tout naturellement jai envoyé à Berlin un résumé des renseignements obtenus. Pour mon malheur notre brave chancelier a la main un peu lourde dans ce genre daffaires, et il a transmis une observation qui montrait éloquemment quil savait ce qui avait été dit. Bien sûr, la piste remontait droit sur moi. Vous navez pas idée du mal que cette histoire ma fait. Je peux vous assurer quen loccurrence il ne restait rien de mou chez nos hôtes anglais ! Jai mis deux ans à faire oublier ce scandale. Mais vous, qui posez au sportif
- Non, ne mappelez pas un poseur. Une pose évoque un artifice. Or, je suis tout à fait naturel. Je suis né sportif. Jaime le sport.
- Votre efficacité sen trouve accrue. Vous faites de la voile contre eux, vous chassez avec eux, vous jouez au polo, vous êtes leur égal dans nimporte quel sport, votre attelage à quatre a remporté le grand prix. Jai même entendu dire que vous acceptiez de boxer avec leurs jeunes officiers. Quel est le résultat ? Personne ne vous prend au sérieux. Vous êtes un bon vieux sportif , un type tout à fait bien pour un Allemand , qui boit sec, qui fréquente les boîtes de nuit, qui mène une vie de bâton de chaise, que sais-je encore ! Et cette paisible maison de campagne qui vous appartient est le centre doù part la moitié du mal qui est fait à lAngleterre, tout comme son sportif propriétaire est le plus astucieux des agents secrets. Cest génial, mon cher Von Bork, génial !
- Vous me flattez, baron. Mais jai certainement le droit de dire que mes quatre années passées dans ce pays nont pas été improductives. Je ne vous ai jamais montré mon petit entrepôt. Voudriez-vous entrer un instant.
La porte du bureau ouvrait directement sur la terrasse. Bon Bork la poussa et, passant le premier, alluma lélectricité. Puis il referma la porte derrière la silhouette massive qui lavait suivi, et tira un épais rideau devant la fenêtre grillagée. Ce nest que lorsque toutes ces précautions furent prises et vérifiées quil tourna vers son invité un visage aquilin bronzé par le soleil.
Quelques papiers ne sont plus ici, dit-il. Quand ma femme et les domestiques sont partis hier pour Flessingue, ils ont emporté les moins importants. Pour les autres, je réclamerai la protection de lambassade.
- Votre nom figure déjà parmi ceux de la suite personnelle de lambassadeur. Il ne sélèvera aucune difficulté pour vous et vos bagages. Tout de même il est possible que nous ne soyons pas obligés de partir. LAngleterre peut abandonner la France à son destin. Nous sommes sûrs quil nexiste pas entre elles un traité contraignant.
- Et avec la Belgique ?
- Certes, il y a aussi la Belgique !
Von Bork hocha la tête.
Je ne vois pas comment lAngleterre ne bougerait pas. Avec la Belgique elle est liée par un traité formel. Elle ne pourrait jamais se relever dune telle humiliation.
- Du moins aurait-elle la paix pour quelque temps.
- Mais son honneur ?
- Bah ! mon cher, nous vivons une époque utilitaire ! Lhonneur est une conception médiévale. En outre lAngleterre nest pas prête. Cest inconcevable que notre impôt de guerre de cinquante millions, dont on aurait pu croire quil rendrait notre plan clair comme le jour, aussi clair que si nous lavions publié à la première page du Times, nait pas tiré ces gens-là de leur somnolence ! De temps à autre on entend une question : cest mon affaire de trouver une réponse. Ici et là encore on note un peu dirritation : cest mon affaire de lapaiser (réserves de munitions, préparatifs pour faire front à une attaque de sous-marins, organisation pour la fabrication de puissants explosifs) rien na été fait. Comment donc lAngleterre pourrait-elle intervenir, surtout quand nous loccupons suffisamment avec la guerre civile dIrlande, les suffragettes en furie et Dieu sait quoi, pour quelle centre ses pensées sur elle-même ?
- Elle doit penser à son avenir, voyons !
- Ah ! cest autre chose ! Je suppose que pour lavenir nous avons des desseins très précis sur lAngleterre, et que vos renseignements nous seront dune importance vitale. Avec M. John Bull, cest pour aujourdhui ou pour demain. Sil préfère aujourdhui, nous sommes absolument prêts. Si cest demain, nous serons encore mieux prêts. A mon avis, ils seraient plus avisés en combattant avec lappoint dalliés que privés de leur concours, mais cela les regarde. Cette semaine est la semaine décisive. Vous maviez parlé de vos papiers
Dans un angle de la grande pièce à panneaux de chêne, entourée dune ceinture de livres, un rideau était tiré. Von Bork lécarta; un gros coffre-fort cerclé de cuivre apparut. LAllemand détacha une petite clef de sa chaîne de montre, manipula longuement la serrure, et la lourde porte souvrit.
Regardez ! dit-il en reculant dun pas.
La lumière éclairait lintérieur du coffre et le secrétaire considéra avec un intérêt extraordinaire les rangées de casiers bourrés quil contenait. Chaque casier portait son étiquette. Ses yeux coururent de lun à lautre pour lire des titres comme Gués , Défenses côtières , Avions , Irlande , Égypte , Forts de Portsmouth , la Manche , Rosyth . Chaque casier était rempli de plans et de papiers.
Colossal ! murmura le secrétaire.
Il posa son cigare pour applaudir doucement des deux mains.
Et tout cela en quatre ans, baron. Pas mal, nest-ce pas, pour le buveur, le noceur, le chasseur, le sportif ! Mais le joyau de ma collection va venir, et tout est prêt pour laccueillir.
Il désigna un casier sur lequel était écrit : Transmissions de la marine .
Mais vous avez déjà un bon dossier, il me semble ?
- Vieux papiers, qui ne sont plus à la page. LAmirauté a été alertée je ne sais comment et elle a changé tous ses codes. Ça été un coup dur, baron ! Le pire revers de toutes mes campagnes. Mais grâce à mon carnet de chèques et au brave Altamont, le malheur sera réparé cette nuit même.
Le baron regarda sa montre et poussa une exclamation gutturale de déception.
Réellement je ne peux pas attendre plus longtemps ! Vous pensez bien quil y a du remue-ménage en ce moment à Carlton Terrace et que nous devons être tous à nos postes. Javais espéré rapporter la nouvelle de votre grand coup. Altamont ne vous a pas fixé dheure ?
Von Bork lui montra un télégramme.
Viendrai sans faute ce soir et apporterai les nouvelles bougies dallumage - Altamont.
Des bougies dallumage ?
- Vous le voyez : il joue à lexpert automobile, et je possède, moi, un garage. Dans notre code chaque renseignement quil va mapporter est baptisé du nom de lun de ses éléments. Sil parle dun radiateur, il sagit dun cuirassé; une pompe à huile est un croiseur, etc. Les bougies dallumage sont les signaux de la marine.
- Daté de Portsmouth à midi, dit le secrétaire en examinant le télégramme. A propos, combien lui donnez-vous ?
- Cinq cents livres pour ce travail particulier. Naturellement il a aussi un salaire.
- Il est gourmand, ce coquin ! Les traîtres sont bien utiles, mais je ne les paie jamais quà contrecur.
- Je ne paie jamais Altamont à contrecur. Cest un travailleur magnifique. Si je le paie bien, du moins me remet-il de la bonne marchandise, pour reprendre son expression. En outre ce nest pas un traître. Je vous affirme que les sentiments antianglais du plus pur pangermain de nos junkers sont ceux dune colombe au biberon en comparaison de la haine qua vouée à lAngleterre cet Irlandais dAmérique.
- Oh ! cest un Irlandais dAmérique ?
- Si vous lentendiez parler, vous ne pourriez pas douter de son origine. Parfois je le comprends à peine. A croire quil a déclaré la guerre autant à langlais du roi quau roi dAngleterre. Etes-vous absolument obligé de partir ? Il va arriver dun instant à lautre.
- Non. Je regrette, mais je suis déjà resté trop longtemps. Nous vous attendons pour demain de bonne heure. Quand vous ferez franchir à ce livre des transmissions la petite porte en haut des marches du perron du duc dYork, vous pourrez inscrire un triomphal Fin à votre activité en Angleterre. Comment ! Du Tokay ?
Il désigna une bouteille bien cachetée et couverte de poussière, placée sur un plateau avec deux verres.
Puis-je vous en offrir avant que vous repreniez la route ?
- Non, merci. Mais une orgie se prépare ?
- Altamont est fin connaisseur en vins, et il aime spécialement mon Tokay. Cest un personnage susceptible, et je le ménage dans les détails. Croyez-moi, il faut que je le soigne !
Ils avaient regagné la terrasse, à lextrémité de laquelle le chauffeur du baron mit en marche le moteur de la grosse voiture.
Ce sont les lumières de Harwich, je suppose ? dit le secrétaire en mettant son imperméable. Comme tout semble calme et pacifique ! Il se pourrait quavant huit jours il y ait ici dautres lumières, et que la côte anglaise soit un endroit moins tranquille ! Le ciel également pourrait nêtre pas tout à fait aussi paisible si nos braves Zeppelins tiennent leurs promesses. Tiens, qui vois-je là ?
Derrière eux une seule fenêtre était éclairée. A côté de la lampe, devant une table, était assise une vieille femme au visage coloré coiffée dun bonnet. Elle était penchée sur un tricot et elle sarrêtait de temps à autre pour caresser un gros chat noir qui se tenait près delle sur un escabeau.
Martha, la seule domestique que jaie gardée.
Le secrétaire émit un petit rire.
Elle pourrait presque personnifier Britannia repliée sur elle-même dans une atmosphère de somnolence confortable. Eh bien, au revoir, Von Bork !
Sur un geste de la main il monta dans sa voiture, et les deux phares projetèrent bientôt leurs cônes dorés dans la nuit. Le secrétaire sétait affalé sur les coussins à larrière de la somptueuse limousine, et il avait lesprit si préoccupé par limminence de la tragédie européenne quil ne fit pas attention à une petite Ford quil croisa dans la rue du village.
Von Bork revint lentement vers son bureau. Au passage il remarqua que sa vieille femme de charge avait éteint sa lampe et était allée se coucher. Cétait nouveau pour lui, ce silence et cette obscurité dune grande maison, car sa famille et une nombreuse domesticité ne lavaient jamais quitté. Il éprouva néanmoins un soulagement à la pensée quils étaient tous en sécurité et que, exception faite de cette unique vieille femme qui avait traîné dans la cuisine, il restait seul sur les lieux. Il avait beaucoup de choses à détruire dans son bureau; il commença ce nettoyage par le vide jusquà ce que son visage fin de bel homme fût coloré par la chaleur que dégageaient les papiers qui brûlaient. Alors il prit une valise de cuir et empaqueta méthodiquement le précieux contenu de son coffre-fort. A peine sétait-il mis à louvrage que ses oreilles enregistrèrent le bruit dune voiture qui approchait. Il ne put réprimer une exclamation de satisfaction, boucla la valise, ferma le coffre avec sa clef et se précipita sur la terrasse. Il arriva juste à temps pour voir les phares dune petite voiture qui sarrêtait devant la grille. Un voyageur en descendit, savança vers lui dun pas vif, tandis que le chauffeur, un homme à la forte charpente et à la moustache grise, sinstallait comme quelquun qui se résigne à une longue attente.
Alors ? demanda avidement Von Bork qui était accouru au-devant de son visiteur.
Pour toute réponse lhomme agita triomphalement au-dessus de sa tête un petit paquet enveloppé de papier brun.
Vous pouvez me serrer joyeusement la main ce soir, Mister ! cria-t-il. Je ramène enfin le gâteau !
- Les signaux ?
- Comme je lai dit dans mon télégramme. Toutes les transmissions : sémaphores, codes des lampes Marconi Une copie, si ça ne vous fait rien. Pas loriginal. Cétait trop dangereux. Mais de la bonne marchandise, de la marchandise conforme. Vous pouvez vous y fier !
Il assena une grande claque sur lépaule de lAllemand avec une familiarité vulgaire qui amena une grimace sur le visage de lautre.
Entrez ! dit-il. Je suis seul à la maison. Je nattendais plus que vous. Bien sûr une copie vaut mieux que loriginal. Si un original manquait, ils changeraient le tout. Vous êtes sûr que la copie est conforme ?
LIrlandais dAmérique avait pénétré dans le bureau et il étira ses longs membres sur un fauteuil. Cétait un homme grand et maigre qui pouvait avoir soixante ans : il avait le visage osseux et portait une courte barbe en bouc; il aurait pu passer pour une caricature de lOncle Sam. Dun coin de sa bouche pendait un cigare juteux à demi fumé; une fois assis il frotta une allumette pour le rallumer.
Un petit déplacement en préparation ? fit-il en regardant autour de lui. Dites, Mister
Ses yeux étaient tombés sur le coffre-fort que le rideau avait mis à découvert.
Vous nallez pas me dire que vous gardez tous vos papiers là-dedans ?
- Pourquoi pas ?
- Sapristi ! Dans un truc pareil ? Et on vous prend pour un espion de classe ? Mais nimporte quel cambrioleur yankee ouvrirait ça avec un ouvre-boîte ! Si javais su que des lettres de moi iraient se perdre dans un machin comme ça, jaurais été bien bête de vous avoir écrit une ligne !
- Nimporte quel cambrioleur sattaquerait en vain à ce coffre, répondit Von Bork. Aucun instrument ne peut entamer son métal.
- Il y a la serrure.
- Non, cest une serrure à double combinaison. Vous savez ce que je veux dire par là ?
- Guidez-moi un peu ! fit lAméricain
- Pour que joue la serrure, il vous faut un mot et une combinaison de chiffres
Il se leva et montra autour du trou pour la clef un disque à double graduation.
Le cercle extérieur est pour les lettres, le cercle intérieur pour les chiffres.
- Tiens, tiens ! Pas mal !
- Vous voyez que ce nest pas aussi simple que vous le pensiez. Je lai fait faire il y a quatre ans; savez-vous quel mot et quels chiffres javais choisis à lépoque ?
- Cela me dépasse !
- Eh bien, javais choisi Août comme mot, et 1914 comme chiffres. Nous y sommes.
Le visage de lIrlandais dAmérique exprima une surprise admirative.
Mais cest formidable ! Vous êtes un prophète.
- Même dans mon pays, bien peu auraient été capables de deviner la date. Et pourtant elle est là. Demain matin je ferme et je pars.
- Dites, je crois que vous aurez à vous occuper de moi aussi. Je ne vais pas rester seul dans ce sacré pays. Daprès ce que je prévois, John Bull va se dresser sur ses pattes de derrière et deviendra enragé avant huit jours. Jaimerais mieux être de lautre côté de leau à ce moment-là.
- Mais vous êtes citoyen américain ?
- Eh oui ! Jack James lui aussi était citoyen américain; ce qui ne lempêche pas dêtre en prison à Portland. Pas moyen de briser la glace avec un policier anglais en lui disant que vous êtes citoyen américain. Cest la loi anglaise qui commande ici , me répondrait-il. A propos, Mister, puisque nous avons parlé de Jack James, il me semble que vous ne faites pas grand-chose pour couvrir vos agents.
- Que voulez-vous dire ? demanda Von Bork âprement.
- Quoi ! Vous êtes leur employeur, oui ou non ? Cest à vous de veiller à ce quils ne tombent pas. Mais ils tombent, et que faites-vous pour les tirer daffaire ? James par exemple
- Tout a été de la faute de James. Vous le savez aussi bien que moi. Il nétait pas assez souple pour ce genre de travail.
- James avait une tête de cochon, je vous laccorde. Mais prenez Hollis.
- Cétait un fou.
- Ma foi, il est devenu un peu cinglé sur la fin. Mais il y a de quoi déranger le cerveau dun homme quand il lui faut jouer la comédie du matin au soir avec une centaine de types tout disposés à lui adresser les flics. Maintenant il y a Steiner
Von Bork tressaillit, pâlit.
Que se passe-t-il pour Steiner ?
- Eh bien, ils lont eu, cest tout. Ils ont fait une expédition sur son entrepôt la nuit dernière; lui et ses papiers sont à la prison de Portsmouth. Vous, vous allez filer; mais lui, le pauvre diable, il aura à répondre devant un jury, et bienheureux sera-t-il sil sauve sa tête. Voilà pourquoi je voudrais passer de lautre côté de leau en même temps que vous.
Von Bork était fort, maître de ses nerfs; mais cette nouvelle laffecta visiblement.
Comment ont-ils pu démasquer Steiner ? murmura-t-il. Cest un gros coup dur !
- Vous ne tarderez pas à en avoir un plus dur encore, car je crois quils sont à mes trousses.
- Impossible, voyons !
- Jen suis sûr ! Ma logeuse a reçu la visite de policiers qui lont questionnée à mon sujet. Quand je lai su, jai compris que je navais pas autre chose à faire que disparaître au plus tôt. Mais ce que je voudrais bien comprendre, Mister, cest comment les flics sont au courant. Steiner est le cinquième agent que vous avez perdu depuis que je marche avec vous. Je connais le sixième, si je ne bouge pas. Comment vous expliquez-vous cela ? Navez-vous pas honte de voir vos hommes torpillés les uns après les autres ?
Von Bork devint cramoisi.
Comment osez-vous me parler sur ce ton ?
- Si je nosais pas de temps à autre, Mister, je ne serais pas à votre service. Mais je vais vous dire sans fard tout ce que jai dans la tête. Je me suis laissé dire quavez vous, politiciens allemands, quand un agent avait fait son travail, vous nétiez pas mécontents de le voir mis à lombre.
Von Bork bondit.
Osez-vous insinuer que jai livré mes agents ?
- Je ne vais pas jusque-là, Mister, mais il y a un mouchard quelque part, et cest à vous de lidentifier. De toutes manières je naccepte plus de courir de risques. Je suis mûr pour la petite Hollande, et le plus tôt sera le mieux.
Von Bork avait dompté sa colère.
Nous avons été alliés trop longtemps pour nous disputer maintenant à lheure de la victoire, dit-il. Vous avez fait un merveilleux travail, et vous avez pris des risques que je ne puis oublier. Par nimporte quel moyen, allez en Hollande : là vous pourrez trouver un bateau de Rotterdam pour New York. Aucune autre ligne ne sera sûre dans une semaine. Je vais prendre votre livre et lemballer avec le reste.
LAméricain avait gardé le petit paquet dans sa main; il ne fit pas un geste pour le lâcher.
Et le fric ? demanda-t-il.
- Le quoi ?
- La manne. La récompense. Les cinq cents livres. Lartilleur est devenu diablement gourmand sur la fin, et il a fallu que je larrose de cent dollars supplémentaires; sans quoi nous serions restés le bec dans leau vous et moi. Rien à faire ! quil me répétait. Et il ne voulait plus mécouter. En tout jen ai eu avec lui pour deux cents livres; aussi je ne vous remets le paquet que contre mon fric.
Von Bork sourit amèrement.
Vous ne paraissez pas avoir une très haute opinion de mon honneur, fit-il. Vous voulez largent avant que vous mayez donné le livre.
- Que voulez-vous, Mister, nous sommes en affaires !
- Très bien. Comme vous voudrez.
Il sassit devant la table et remplit un chèque quil retira du carnet, mais il ne le tendit pas à son interlocuteur.
Après tout, puisque nous en sommes réduits à de tels rapports, monsieur Altamont, reprit-il, je ne vois pas pourquoi je me fierais à vous plus que vous ne vous fiez à moi
Il se retourna vers lIrlandais dAmérique et le regarda par-dessus son épaule.
Le chèque est sur la table. Je tiens à examiner le contenu du paquet avant que vous ne le preniez.
LIrlandais dAmérique le lui donna sans un mot. Von Bork défit la ficelle et retira deux papiers demballage. Puis il demeura stupéfait devant le petit livre bleu qui apparut. Sur la couverture était écrit en lettre dorées : Manuel pratique dapiculture. Le maître-espion neut pas le temps de contempler longtemps ce titre étrangement irrévérencieux. Une main de fer létreignit à la gorge, et une éponge chloroformée sabattit sur son visage grimaçant.
Un autre verre, Watson ? fit M. Sherlock Holmes en tendant la bouteille de Tokay Impérial.
Le robuste chauffeur, qui sétait assis près de la table, avança son verre avec une certaine avidité.
Cest un bon vin, Holmes.
- Un grand vin, Watson. Notre ami qui est sur le canapé ma affirmé quil provient de la cave personnelle de François-Joseph à Schnbrunn. Seriez-vous assez aimable pour ouvrir la fenêtre, car les vapeurs de chloroforme ne facilitent pas la dégustation.
Le coffre était entrebâillé; Holmes, debout devant lui, en tira tous les dossiers, les examina rapidement, puis les rangea dans la valise de Von Bork. LAllemand était allongé sur le canapé; il ronflait en dormant; une courroie ligotait ses bras; une autre immobilisait ses jambes.
Nous navons pas besoin de nous presser, Watson. Nous ne risquons pas dêtre interrompus. Voudriez-vous sonner ? Il ny a personne dautre dans la maison, excepté la vieille Martha, qui a tenu admirablement son rôle. Cest elle qui ma mis au courant quand jai pris laffaire en main. Ah ! Martha, vous serez heureuse dapprendre que tout sest bien passé !
La vieille femme était apparue sur le seuil. Elle sinclina en souriant devant Sherlock Holmes, mais jeta un coup dil un peu inquiet vers la forme humaine étendue sur le canapé.
Il va bien, Martha, il na eu aucun mal.
- Cela me fait plaisir, monsieur Holmes. Dun certain point de vue, il a été un bon maître. Il voulait que je parte hier avec sa femme pour lAllemagne, mais cela naurait guère convenu à vos plans, nest-ce pas, monsieur ?
- Cela ne maurait pas du tout plu, Martha. Tant que vous étiez ici, jétais tranquille. Nous avons attendu votre signal, ce soir.
- Le secrétaire était là, monsieur.
- Oui. Sa voiture nous a croisés.
- Je croyais quil ne partirait jamais. Je savais que vous auriez été contrarié, monsieur, si vous laviez trouvé ici.
- Plutôt contrarié, en effet. Bref, nous avons attendu une bonne demi-heure avant de voir votre lampe séteindre et de savoir que la voie était libre. Vous pourrez venir me voir demain à Londres, Martha, au Claridges Hotel.
- Très bien, monsieur.
- Je suppose que vous avez tout préparé pour votre départ ?
- Oui, monsieur. Il a mis sept lettres à la poste aujourdhui. Comme dhabitude jai noté les adresses.
- Parfait, Martha. Je verrai cela demain. Bonne nuit ! Ces papiers, poursuivit-il quand la vieille femme fut sortie, ne sont pas bien importants car, bien sûr, les renseignements quils contenaient sont parvenus depuis longtemps au gouvernement allemand. Ce sont des documents originaux qui pouvaient difficilement être exportés.
- Sont-ils donc inutiles ?
- Je nirai pas jusque-là, mon cher Watson. Ils montreront quand même à nos gens ce qui est connu des Allemands et ce qui ne lest pas. Je puis dire quun bon nombre de ces papiers sont arrivés ici par mon intermédiaire, donc quils sont autant de faux renseignements pour lennemi. Mes vieux jours séclaireraient dune lueur de gaieté si je pouvais voir un croiseur allemand remonter la Solent en se fiant au plan de mines que jai fourni. Mais vous, Watson
Il interrompit son travail et prit son vieil ami par les épaules.
Je vous ai à peine regardé en pleine lumière. Comment supportez-vous le poids des ans ? Vous êtes toujours le même enfant joyeux que jai connu.
- Je me sens rajeuni de vingt ans, Holmes. Jai rarement éprouvé un plaisir aussi vif lorsque jai reçu votre télégramme me priant de vous retrouver à Harwich avec la voiture. Mais vous, Holmes ? Vous navez presque pas changé. Sauf cet horrible bouc
- Voilà les sacrifices que lon consent à son pays, Watson, répondit Holmes en tirant sur sa petite touffe de barbe. Demain ce bouc ne sera plus quun affreux souvenir. Avec mes cheveux coupés et quelques autres modifications de surface, je paraîtrai demain au Claridges tel que jétais avant ce déguisement américain.
- Mais vous vous étiez retiré, Holmes. Nous avions appris que vous viviez en ermite parmi vos abeilles et vos livres dans une petite ferme des South Downs.
- En effet. Voici le fruit de mon existence paisible, le magnum opus de mes dernières années !
Il prit le livre sur la table et lut le titre en entier : Manuel pratique dapiculture, avec quelques observations sur la ségrégation de la Reine.
Je lai écrit seul. Tel est le résultat de quantité de nuits de méditation et de jours de travail; jai surveillé le petit monde des abeilles avec autant dintensité quà Londres je surveillais le monde du crime.
- Mais comment êtes-vous sorti de votre retraite ?
- Ah ! je men étonne encore ! Jaurais pu résister aux avances du ministre des Affaires étrangères, mais quand le Premier Ministre a daigné me rendre visite sous mon humble toit ! Le fait est, Watson, que ce gentleman sur le canapé était un peu trop fort pour nos gens. Il est dune classe exceptionnelle. Tout allait mal, et personne ne comprenait pourquoi tout allait mal. Des agents étaient soupçonnés, dautres arrêtés; mais il était évident que derrière eux se tenait une force puissante et mystérieuse. Il devenait urgent de la démasquer. On a exercé sur moi certaines pressions pour que je moccupe de laffaire. Cela ma coûté deux années deffort, Watson, mais elles nont pas été tout à fait dépourvues damusements. Jai commencé par un pèlerinage à Chicago, je me suis enrôlé dans une société secrète irlandaise à Buffalo, jai causé de sérieux ennuis à la police de Skibbareen, ce qui ma valu dêtre remarqué par un agent de Von Bork qui ma recommandé à son patron comme un homme valable Depuis lors jai été honoré de sa confiance, et cela lui a valu de voir déjoués la plupart de ses plans et ses meilleurs agents en prison. Je veillais, Watson, et jattendais le moment où le fruit serait mûr Eh bien, monsieur, jespère que vous ne vous sentez pas trop mal ?
Cette dernière phrase sadressait à Von Bork qui, après force bâillements et clignotements, avait écouté Holmes. Il déversa un furieux torrent dinjures en allemand; la rage déformait ses traits. Pendant que son prisonnier jurait et sacrait, Holmes reprit linvestigation des documents quil avait commencée.
Bien que peu musical, lallemand est la plus expressive de toutes les langues ! remarqua-t-il quand Von Bork, à bout de souffle, se fut tu. Ah ! ah ! ajouta-t-il en regardant de près un dessin. Voici quelque chose qui devrait permettre la capture dun autre oiseau. Je naurais pas cru que le commissaire de la marine était un tel coquin, et pourtant il y avait longtemps que je le surveillais. Mister Von Bork, vous allez avoir à répondre de beaucoup de méfaits !
Le prisonnier sétait redressé non sans difficulté sur le canapé, et il considérait son vainqueur avec un mélange de stupéfaction et de haine.
Je vous revaudrai cela, Altamont ! dit-il en parlant avec une lenteur résolue. Quand même jy consacrerais toute ma vie, je vous revaudrai cela !
- La bonne vieille chanson ! fit Holmes. Combien de fois lai-je entendue jadis ! Cétait le leitmotiv préféré de feu le regretté professeur Moriarty (Cf. : Souvenirs sur Sherlock Holmes). Le colonel Sebastian Moran (Cf : La maison vide dans Résurrection de Sherlock Holmes) la également répété. Et pourtant je suis encore en vie, et je moccupe dapiculture dans les South Downs !
- Soyez maudit, double traître ! cria lAllemand en essayant de se libérer de ses liens tout en lançant à Holmes des regards assassins.
- Non, je ne suis pas aussi mauvais que cela ! fit Holmes en souriant. Comme vous avez pu le deviner, M. Altamont de Chicago na jamais existé. Je me suis servi de ce nom. Nen parlons plus !
- Qui êtes-vous donc ?
- Qui je suis ? Oh ! cest vraiment sans importance ! Mais puisque vous semblez être intéressé à le savoir, je vous confierai que ceci nest pas ma première rencontre avec des membres de votre famille. Jai fait un certain nombre daffaires en Allemagne autrefois, et mon nom vous est sans doute familier.
- Je voudrais bien le connaître !
- Cest moi qui ai fait aboutir la séparation entre Irène Adler et le défunt roi de Bohème (Cf : Les Aventures de Sherlock Holmes) quand votre cousin Heinrich ma été envoyé par lEmpereur. Cest encore moi qui ai épargné au comte Von and zu Grafenstein qui était le frère aîné de votre mère, dêtre assassiné par le nihiliste Klopman. Cest moi qui
Von Bork se mit sur son séant.
Cet homme-là est unique au monde !
- Exactement ! dit Holmes en sinclinant.
Von Bork gémit et retomba sur le canapé.
Mais la majeure partie de mes renseignements me venait à travers vous ! sexclama-t-il. Que valaient-ils ? Ah ! quai-je fait ! Je suis anéanti pour toujours !
- Mes informations étaient évidemment sujettes à caution, dit Holmes. Elles méritent quelques vérifications, et vous disposez de peu de temps. Votre amiral découvrira peut être que les nouveaux canons sont plus gros, et les croiseurs plus rapides quil ne lescompte
De désespoir, Von Bork sétreignit la gorge.
Dautres détails se dévoileront en leur temps. Mais vous possédez une qualité très rare pour un Allemand, monsieur Von Bork : vous êtes sportif, et vous ne me garderez pas rancune quand vous comprendrez que vous, qui avez abusé tant de monde, avez été abusé à votre tour. Après tout, vous avez fait de votre mieux pour votre pays, jai fait de mon mieux pour le mien : quoi de plus naturel ? En outre
Il posa doucement une main sur lépaule de lhomme prostré.
Cela vaut mieux quêtre terrassé par un adversaire plus ignoble Les papiers sont maintenant dans la valise, Watson. Si vous vouliez maider pour emmener notre prisonnier, je crois que nous pourrions nous diriger immédiatement sur Londres.
Il ne leur fut pas facile de faire bouger Von Bork, car il était fort et prêt à tout. Finalement, en lui tenant chacun un bras, les deux amis lui firent descendre lallée du jardin quil avait remontée avec tant dorgueilleuse confiance quand il avait reçu quelques heures plus tôt les compliments du diplomate. Après une courte lutte, il fut hissé, pieds et poings liés, sur le siège arrière de la petite voiture, avec sa précieuse valise à côté de lui.
Jespère que vous êtes aussi confortablement installé que le permettent les circonstances, dit Holmes quand tout fut prêt pour le départ. Prendrai-je la liberté dallumer un cigare et de le placer dans votre bouche ?
Mais toutes ces amabilités se heurtèrent à la colère de lAllemand.
Je suppose que vous avez réfléchi à ceci, monsieur Sherlock Holmes : si votre gouvernement couvre vos agissements, cest un acte de guerre !
- Que voulez-vous dire avec mes agissements et le gouvernement ?
- Vous êtes un particulier. Vous navez aucun mandat pour marrêter. Tout dans votre procédé est absolument illégal et insultant.
- Absolument ! répondit Holmes.
- Kidnapper un sujet allemand !
- Et lui dérober ses papiers personnels !
- Bien. Je vois que vous réalisez votre situation, vous et votre complice. Si jappelais à laide en traversant le village.
- Mon cher monsieur, si vous faisiez quelque chose daussi stupide, vous augmenteriez probablement le nombre des enseignes de notre auberges de village en nous fournissant un nouveau point dhistoire locale : Au Prussien pendu. LAnglais est patient, mais à présent il sest mis un tout petit peu en colère, et il vaudrait mieux ne pas le pousser trop loin. Non, monsieur Von Bork, vous nous accompagnerez tranquillement et délicatement à Scotland Yard, doù vous pourrez appeler votre ami le baron Von Herling afin dexaminer avec lui si vous ne pourriez pas quand même occuper la place qui vous a été réservée dans la suite personnelle de lambassadeur. Quant à vous, Watson, Londres nest pas trop loin pour votre vieille voiture. Venez avec moi un instant sur la terrasse, car cest peut-être le dernier entretien paisible que nous aurons ensemble.
Pendant quelques minutes les deux amis bavardèrent tranquillement à cur ouvert; leur prisonnier se débattait en vain pour se libérer de ses liens. Quand ils regagnèrent la voiture, Holmes se retourna pour contempler la mer éclairée par la lune et hocha pensivement la tête.
Le vent dest se lève, Watson !
- Je ne crois pas, Holmes. Il fait très chaud.
- Cher vieux Watson ! Vous êtes le seul point fixe dune époque changeante. Un vent dest se lève néanmoins : un vent comme il nen a jamais soufflé sur lAngleterre. Il serra froid et aigre, Watson; bon nombre dentre nous nassisteront pas à son accalmie. Mais cest toutefois le vent de Dieu; et une nation plus pure, meilleure, plus forte surgira à la lumière du soleil quand la tempête aura passé. Mettez en marche, Watson; il est temps de partir. Jai un chèque de cinq cents livres dans ma poche; je voudrais le toucher le plus tôt possible, car le tireur serait tout à fait capable de faire opposition, si on lui en laissait la possibilité.
Fin
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